Conférence de Marise Bachand sur le lynchage: Quand sexisme et racisme s’entre-alimentent

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Durant sa conférence, Marise Bachand a expliqué en quoi la pratique du lynchage mêle sexisme et racisme. Photo: Marie Labrousse
Durant sa conférence, Marise Bachand a expliqué en quoi la pratique du lynchage mêle sexisme et racisme. Photo: Marie Labrousse

À l’occasion de la Journée internationale des femmes, le mercredi 8 mars dernier, le Comité femmes du syndicat des professeur-e-s du Cégep de Trois-Rivières avait organisé une conférence intitulée «Le corps des femmes blanches, le désir des hommes noirs: histoire du lynchage aux États-Unis». La conférence était donnée par Marise Bachand, professeure d’histoire américaine à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Déshumaniser les hommes noirs, contrôler les femmes blanches

Le sujet portait sur la signification politique des lynchages ayant eu lieu pour la plupart dans le Sud des États-Unis entre 1860 et 1960, et qui concernaient principalement des hommes noirs. On remarque en effet que nombre de lynchages sont dus à des accusations de viols de femmes blanches par des hommes noirs.

Le lynchage est donc présenté à cette époque comme une justice nécessaire pour protéger la vertu des femmes blanches. Les hommes noirs étant vus comme des prédateurs sexuels et les femmes blanches comme des proies, l’apparition du «mythe du violeur noir» permet à la fois de diaboliser ceux-ci et de «garder les femmes à leur place». Ces hommes, traditionnellement perçus avant la guerre de Sécession comme niais et attardés, des «sauvages à civiliser», sont transformés en menace, sous l’impulsion de mouvements comme le Ku Klux Klan.

Même si l’on trouve peu de documentation sur le sujet, il est fréquent que les femmes blanches participent aux lynchages, ce qui appuie l’idée que ces derniers continueront tant que les femmes blanches les cautionneront. Ida B. Wells, une journaliste féministe noire, a été l’une des premières à avancer l’idée que le lynchage n’a rien à voir avec le viol, mais serait un moyen de contrôler sexuellement les femmes blanches.

L’esclavage sexuel des femmes noires

Sans nier l’existence de viols de femmes blanches par les hommes noirs, on s’aperçoit que les viols interraciaux endémiques sont principalement le fait d’hommes blancs sur les femmes noires. Cette situation trouve ses racines dans une société sudiste esclavagiste pré-guerre de Sécession, où les femmes noires esclaves, par opposition aux femmes blanches dont il faut préserver la vertu, sont vues comme des créatures sexuelles et n’ont pas le choix de se soumettre aux hommes blancs. La situation est dénoncée par les sœurs Grimké, deux militantes abolitionnistes, puis par Harriett Ann Jacobs, une ancienne esclave qui raconte l’exploitation sexuelle qu’elle a subie durant cette période de sa vie.

Les lynchages étaient vus comme une justice nécessaire pour protéger la vertu des femmes blanches face aux hommes noirs.

Mais c’est la guerre de Sécession et ses suites qui mettront en lumière ce phénomène autrefois passé sous silence. Les viols restent toutefois difficiles à prouver, notamment parce que le passé sexuel de la victime et de son entourage est scruté à la loupe afin de juger la plainte recevable. On constate quelques avancées: l’âge légal du consentement sexuel passe de dix à quatorze ans pour les femmes noires, et les premières prisons séparées pour femmes apparaissent. La situation reste malgré tout très problématique, car le viol des femmes noires est utilisé par des suprématistes blancs pour avilir les Noirs, à une époque où ce type de méfait pour une femme est considéré comme un sort pire que la mort.

Instrumentalisation du féminisme

Tant que les lynchages étaient perçus par les femmes blanches comme une manière de se faire justice en se montrant actives pour punir les violeurs, ils semblaient alimenter la cause féministe. Or, non seulement ce type d’exécution sommaire exacerbe le racisme, mais ils se présentent également comme antiféministes, puisqu’ils permettent d’avancer l’idée que les femmes sont foncièrement des proies à la merci des violeurs et doivent «rester à leur place» pour s’en protéger, ce qui participe à la culture du viol. Encore aujourd’hui, les luttes antisexistes et antiracistes sont régulièrement mises en opposition, alors que le sort des femmes noires montre qu’elles vont (et doivent aller) dans la même direction.

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