Le gars qui parle de cinéma: Le problème d’infiltration /Viceroy’s House

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Rose-Anne Déry
Louis-Étienne Villeneuve, chroniqueur cinéma             Photo: Rose-Anne Déry

Cette semaine, deux visionnements qui oscillent entre l’hypercontrôle et l’hyperbonté, et qui nous font voyager de la banlieue de Montréal à la maison impériale britannique de New Dehli.

Film #1: Le problème d’infiltration

«Ça se passe ici, chez moi…»

C’est un film bien réussi que ce dernier produit de Robert Morin (Requiem pour un beau sans-cœur, Papa à la chasse aux lagopèdes). Mettant en vedette Christian Bégin dans le rôle de Louis, un chirurgien hyper contrôlant à la psychologie sombre, le film d’une heure trente nous plonge dans un univers hautement tendu, mais bien dosé.

Si l’expérience porte ses fruits, c’est d’abord grâce à l’excellent travail de la réalisation et de la photographie qui nourrissent les essoufflements et les symboles, sans toutefois verser dans l’exagération. Tout au long du parcours sinueux proposé par Morin, l’œil se trouve en effet constamment stimulé par les rappels, les parallèles et les clins d’œil, jusqu’à donner à la lourdeur des situations présentées une forme d’humour pathétique auquel on finit par se surprendre à rire. Hormis quelques mouvements spécifiques de caméra qui manquent de fluidité, l’œuvre fournit dans son ensemble une sélection intelligente d’images et de contrastes qui sauront satisfaire le spectateur attentif (i.e. il vaut mieux écouter le film avec ce type de regard que l’écouter passivement, sans quoi la lenteur risque d’en assommer certains).

De son côté, Bégin fournit une interprétation bien maîtrisée du personnage de Louis, dont on découvre peu à peu les travers narcissiques et obsessifs au cours des (quelques) événements qui ponctuent le scénario. Du jeu de l’acteur, on retiendra notamment son habileté à rendre manifestes les mécanismes de résistance du personnage et l’ensemble des justifications intérieures que ce dernier se donne pour protéger son propre égo des charges incendiaires qui l’habitent. La symbolique du problème d’infiltration, mise en valeur à la fin du scénario, explicite en ce sens à merveille ce filon présent du début à la fin de l’œuvre. On ne peut à ce niveau que féliciter Morin pour son écriture soignée et réfléchie.

Sans dire qu’il s’agit d’un incontournable, je recommande le visionnement de ce film, qui est indéniablement le résultat d’idées bien mûries et qui donne un accès tout à fait pertinent aux éléments centraux des sociétés occidentales que sont le délire de contrôle et le refoulement (inévitable) des frustrations qui en découlent.

Film #2: Viceroy’s House

«We are brothers with one soul.»

Downtown Abbey, en Inde. C’est d’abord l’impression que laisse la première partie de ce film britannico-indien réalisé et co-écrit par Gurinder Chadha (Bend it like Beckham). Évidemment, la présence de Hugh Bonneville (Dickie dans Viceroy’s House; Robert dans Downton Abbey) n’est pas étrangère à ce sentiment. Mais c’est aussi la musique d’A.R. Rahman (facilement identifiable à celle de John Lunn) et le traitement en général du film qui favorise le rappel: dans la maison du dernier vicomte d’Inde, le spectateur est amené à suivre en simultané l’histoire des «grands» personnages de la politique indienne (les Mountbatten, J. Nehru, M. A. Jinnah, M. Gandhi, etc.), tout comme les «petites» histoires des valets, des majordomes et des cuisiniers de l’établissement. Ce souci, très actuel, de reconnaître aux nombreux agents de l’histoire leur place légitime mérite d’être salué. On peut toutefois questionner le côté opportuniste de ces ressemblances nombreuses et trop souvent explicites.

Rendu à la moitié du film, l’histoire laisse progressivement place au drame. L’indépendance et la séparation de l’Inde soulèvent des révoltes violentes, du chantage, des jeux de pouvoir. Au traitement léger et sympathique succède l’urgence. À cet égard, le scénario parvient à maintenir le suivi des différentes histoires tout en intégrant certains éléments qui frôlent le documentaire. Pas surprenant: Chadha a été documentariste pour la BBC. Le film offre de ce fait une bonne base pour comprendre ce moment clé de l’histoire indienne, connu en général de manière très vague (vive Gandhi!).

Au fil de ces trames multiples, le message promu par le film est porteur, quoique peu subtil: il faut s’unir malgré les différences. L’œuvre nous donne à cet effet plusieurs exemples clairs de la catastrophe humaine, tout en laissant planer quelques touches d’espoir. Un espoir qui n’est pas de trop par les temps qui courent.

Finalement, une seule critique pour un film qui se révèle plutôt bien: dans un récit qui se veut historique, devrait-on éviter de construire des personnages trop bons? Entre l’exercice mythologique qui prêche par l’exemple et le devoir de présenter avec le plus d’exactitude possible les épisodes marquants de l’histoire humaine, la construction de figures de sainteté comme les Mountbatten semble poser problème. On gagnerait, il me semble, à donner aux spectateurs des modèles d’investissement auxquels ils peuvent plus facilement s’identifier. Des vraies personnalités historiques.

Les deux films sont à l’affiche au Cinéma Le Tapis Rouge, jusqu’au jeudi 14 septembre. http://www.cinemaletapisrouge.com/


À VENIR

Au pire, on se mariera de Léa Pool, 15 septembre

Drame psychologique québéco-suisse mettant en vedette Sophie Nélisse et Karine Vanasse

Et les Mistrals Gagnants de Anne-Dauphine Julliand, 22 septembre

Documentaire français sur l’enfance, réalisé par l’auteur du livre Deux petits pas sur le sable mouillé


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