Cinéma d’aujourd’hui: Le bien trop bien

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Rose-Anne Déry
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Rose-Anne Déry

Étant à l’étranger cette semaine pour mes recherches, je n’ai malheureusement pas pu m’offrir les séances cinématographiques nécessaires à la rédaction de ma chronique. J’offre donc en consolation aux valeureux lecteurs du Zone Campus une réflexion sur l’exemplification du bien dans le cinéma historique.

Dans ma chronique cinéma du 10 septembre, j’écrivais en conclusion de la critique du film Viceroy’s house:

«Au final, une seule critique pour un film qui se révèle plutôt bien : dans un récit qui se veut historique, devrait-on éviter de construire des personnages trop bons? Entre l’exercice mythologique qui prêche par l’exemple et le devoir de présenter avec le plus d’exactitude possible les épisodes marquants de l’histoire humaine, la construction de figures de sainteté comme les Mountbatten semble poser problème. On gagnerait, il me semble, à donner aux spectateurs des modèles d’investissement auxquels ils peuvent plus facilement  s’identifier. Des vraies personnalités historiques».Ici, j’aimerais donner quelques commentaires supplémentaires à ce sujet.»

À ce jour, je considère encore que ma conception du bien a été en grande partie construite grâce aux films que j’ai vus dans mon enfance (…et les livres, et le karaté, bien entendu). Des Jedi dans Star Wars à Néo dans la Matrice, j’ai associé des comportements à adopter à des figures inspirantes et j’ai identifié des gestes valeureux au mot «bien», alors communément utilisé dans mes (petits) cercles sociaux, mais rarement définis (parce que parfois, la signification, c’est l’usage).

Quand on marque l’imaginaire, on sème des idées.

Ayant actuellement quelques accès privilégiés sur les débats philosophiques en éthique entourant la notion de «bien», je peux dire sans trop de problèmes que plus on tente de réduire le mot à une définition, moins on sait de quoi on parle. Mais, d’une certaine façon, par l’exemple, on sait.

Je suis donc le premier à insister sur la nécessité que l’on retrouve, dans les films, ce type d’exemplification du «bien» qui nous permet, sans définition, de se rattacher à des modèles. C’est un peu comme les héros de la mythologie grecque: quand on marque l’imaginaire, on sème des idées. C’est sans doute pourquoi dans les films, les héros sont généralement trop bons plutôt que pas assez. En fait, ils sont souvent bien meilleurs que nous.

Là où la fiction historique réussit trop bien, elle échoue aussi indirectement.

Mais voilà, dans le cas de ce cinéma spécifique que l’on pourrait qualifier de «fiction historique», où l’on récupère de vrais événements, de vraies personnalités, la sur-exemplification me semble poser problème. D’un sens (et en grande partie de par ma formation en histoire), quand j’écoute The Viceroy’s House, je sais très bien qu’on ne me présente pas un portrait historique avéré. Bien que de telles productions fassent appel à un travail de recherchistes souvent non superficiel, il n’en reste pas moins que leur objectif premier, c’est de vendre un film et de plaire au public. C’est un peu comme quand je joue à Assassin’s Creed: les décors et les habits ont beau être le résultat de recherches iconographiques sérieuses, mon personnage plonge tout de même du haut de la Tour du Campanile sans se faire aucune blessure (à la défense d’Ubisoft, il atterrit dans de la paille). L’histoire y est d’une certaine façon assumée comme un prétexte esthétique pour un divertissement général.

Je concède ainsi sans problème que les films et les jeux vidéo de fiction historique n’ont pas à être des thèses d’histoire (même dans les thèses en histoire, on n’est jamais complètement exhaustif). Sauf que, voilà, dans ma vie, il se trouve que j’ai trop souvent entendu des gens me dire des phrases du genre: «C’est terrible ce qu’ils ont fait à Trumbo» (du film Trumbo), ou encore «Je ne savais pas que Mozart était comme ça» (du film Amadeus). Là où la fiction historique réussit trop bien, elle échoue aussi indirectement. Car en convainquant le spectateur par ses prétextes esthétiques et narratifs, elle le trompe aussi sur les plans éthiques et scientifiques. Elle crée du réel. Et ce réel artificiel devient de la mémoire.

Il se trouve que j’ai trop souvent entendu des gens me dire des phrases du genre: «C’est terrible ce qu’ils ont fait à Trumbo…»

Les Mountbatten n’ont sans doute pas été en permanence des bienfaiteurs, proclamant à chaque fois qu’ils ouvraient la bouche des phrases inspirantes sur la solidarité humaine. Personne n’est comme ça, personne n’a à l’être. Gardons la mythologie pour les récits mythologiques. Et à l’inverse, proposons un cinéma historique où les personnages sont faillibles, hésitants, indécis: ces mêmes sensations que nous vivons nous-mêmes, lorsque nous ressentons le devoir de faire le bien.


À l’affiche au Cinéma Le Tapis Rouge 

Retour en Bourgogne de Cédric Klapisch
Drame français signé par le réalisateur de Casse-Tête Chinois et de L’Auberge espagnole

Battle of the sexes de Jonathan Dayton et Valerie Faris
Drame biographique américain mettant en vedette Emma Stone et Steve Carrell, et portant sur le match de tennis d’exhibition ayant opposé dans les années 70 Billie Jean King et Bobby Riggs


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