La p’tite vite: Le droit au silence

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Anthony Morin. Photo: Mathieu Plante
Anthony Morin. Photo: Mathieu Plante

Et si, en voulant m’aider, tu m’enfonçais un peu plus dans ma douleur?

L’automne 2017 a connu une vague de dénonciation des violences sexuelles sans précédent. Comme société, nous avons glorifié et salué le courage de ces milliers de femmes se dressant contre leur agresseur. Toutefois, nous avons, par le fait même, éludé la volonté de la majorité des victimes, celles de l’ombre, celles qui ne parlent pas, celles qui ne le veulent pas, celles pour qui il n’est pas encore l’heure.

Un regard empathique

Imaginez votre plus sombre secret, un secret dont vous avez peut-être honte, pour lequel vous avec potentiellement des regrets, des remords, voire de la culpabilité. Un secret que vous voudriez oublier, enterrer à tout jamais dans les méandres de votre mémoire pour ne plus jamais avoir à revivre celui-ci.

Imaginez que par ce fardeau, votre estime personnelle en soit irrémédiablement affectée et que votre confiance en vous et aux autres soit, altérée, détruite, brisée. Ajoutez à cela une bonne dose de culpabilité induite par nul autre que la société elle-même, en vous rendant coupable non pas d’être une victime… non! Mais une victime silencieuse.

Pour être clair

La présente chronique a pour but de normaliser le processus que vivent en général les victimes afin qu’elles ne subissent pas inutilement la pression sociale de dénoncer, mais qu’elles y soient davantage encouragées par une attitude compréhensive et bienveillante. Bien que la dénonciation doive être encouragée et facilitée, elle n’en demeure pas moins une étape importante qui implique un long processus, dont la durée varie énormément d’un individu à l’autre.

Il est présomptueux d’affirmer détenir LA vérité. Il en va de même en ce qui a trait aux violences sexuelles. Néanmoins, il est possible de penser que de forcer ou de précipiter une dénonciation peut être aussi perçu comme une certaine agression par les victimes. Une sorte de viol de l’esprit ou de la volonté. Sans le vouloir, en insistant sur le courage nécessaire à la dénonciation ou encore sur l’impératif de celle-ci, les victimes peuvent percevoir deux messages bien différents.

Un double message

En toute bonne foi, beaucoup de gens vont encourager, voire glorifier les victimes qui «enfin osent» sortir publiquement de l’ombre et dénoncer leur agresseur. Il va de soi que personne n’est contre la vertu. Cependant, en médiatisant l’acte de dénonciation certes, on rend hommage aux victimes, et par le fait même, on encourage celles qui, peut-être, hésitaient encore à le faire. Malgré tout, qu’advient-il de l’estime personnelle des autres victimes qui, pour une raison ou une autre, choisissent le silence?

Dénoncer est un droit et non une obligation.

Rappelons que ces dernières sont légion puisque, selon Statistique Canada, dans une publication sur la victimisation criminelle en 2014, le taux de dénonciation des crimes à caractères sexuels serait de 5% et que selon le regroupement québécois des Centres d’aides et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), «1 femme sur 3 a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans» et «1 homme sur 6 au cours de sa vie». Ça fait beaucoup de monde à considérer dans une vision plus globale des choses, vous ne trouvez pas?

Les agressions et l’estime de soi

Il est important de comprendre comment l’estime de soi se bâtit chez l’individu, afin de mieux saisir la nuance de cette chronique. L’estime est, de façon grossière, l’appréciation que l’on fait de nous-mêmes, entre autres, par la comparaison sociale et la comparaison à un soi idéalisé. La comparaison sociale est comment on se compare aux autres, et le soi idéalisé est ce que l’on voudrait être, selon différents facteurs: physique, psychologique, personnalité, etc. Ces deux éléments sont très sensibles à la perception qu’a l’individu du regard des autres.

Concrètement, une victime silencieuse pourrait se comparer négativement aux personnes ayant ouvertement dévoilé dans les médias et être atteintes dans leur estime personnelle. Ces victimes pourraient considérer qu’elles n’ont pas suffisamment de courage, et se replier un peu plus sur elles-mêmes. Et ce, simplement par l’impact de la pression sociale qui en découle: insistance sur l’importance de dénoncer, présentation de celle-ci davantage comme un impératif que comme un choix personnel, glorification du courage nécessaire, mise en valeur des victimes.

Cette pression induit une responsabilité aux victimes, alors qu’en réalité, il s’agit d’un droit et non d’une obligation. Le droit d’être crue, accueillie, protégée, comprise, soutenue et aidée. Certainement pas d’être accueillie par des phrases du genre: «pourquoi ne pas avoir dénoncé avant?»

Un choix personnel

Les victimes, comme nous tou.te.s, sont uniques dans leur vécu, leur personnalité, leurs qualités, etc. En gros, tout ce qui fait de nous des êtres à part entière et distinct.e.s les un.e.s des autres. Il est donc possible d’affirmer, sans trop de prétention, que leur façon de réagir à ce type de traumatisme sera subjectif, selon ce qu’elles sont intrinsèquement, ainsi que le milieu dans lequel elles évoluent.

Bien que la dénonciation doit être encouragée et facilitée, elle n’en demeure pas moins une étape importante qui implique un long processus.

Certaines victimes opteront pour la dénonciation immédiate, d’autres vont patienter de nombreuses années avant de le faire: 13 ans et plus chez environ 42% des victimes ayant dénoncé (Rqcalacs, 2017). D’autres encore veulent simplement poursuivre leur vie, comme si de rien n’était. Moins par déni que par une extraordinaire capacité de résilience. Peut-être dans le but ultime de réduire l’impact de cette agression, de réduire le pouvoir de leur agresseur et de reprendre un peu de pouvoir sur leur propre vie, et d’accéder à cette «normalité» à laquelle elles aspiraient avant les tristes jours où elles ont vu leur vie basculer à jamais.

Cette dernière affirmation est issue d’une confidence faite par une victime à votre humble serviteur, et qui, sans surprise, désire l’anonymat. Vous remarquerez ici quelque chose de paradoxal, mais de parfaitement compréhensible lorsqu’on s’en donne la peine: les victimes ne dénoncent pas toutes, mais souvent, elles en parlent à qui elles ont confiance. La dénonciation à la police implique d’entrer dans un processus judiciaire parfois long et pénible et qui n’est peut-être pas envisagé par toutes selon différentes considérations. La confidence est, pour sa part, à la fois libératrice et moins anxiogène dans tout ce que ça implique. Du moins, c’est ce que les auteurs du livre Victimes et auteurs de violence sexuelle semblent penser (Coutanceau, Damiani, & Lacambre, 2016).

Les victimes ne dénoncent pas toutes, mais elles en parlent à qui elles ont confiance.

Le message est clair: il est bien de dénoncer, considérant que «toutes les agressions sexuelles sont criminelles» (Gouvernement du Québec, 2016). L’objectif de ce texte est loin de vouloir décourager les victimes, qui en ressentent le besoin, de le faire. Au contraire! Mais il convient de rappeler qu’il s’agit d’un choix, et que celui-ci doit être respecté à tout prix.

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