Il est de ces contrées qui ne s’atteignent qu’à pied. La vallée de Langtang au Népal est de celles-ci. Mille cinq cents mètres d’altitude : aucun moteur ne peut se rendre plus haut. À partir de là, chacun.e porte le poids de sa (sur)vie, dans un face-à-face dépouillé avec la nature. Les marcheurs cheminent à travers ces splendides montagnes, récoltant calme et silence oublié. La vie, pourtant, grouille dans cette nature lointaine. De nombreux animaux déploient leur majesté aux regards attentifs. Les ânes, tout chargés qu’ils sont, dépassent paisiblement les humains dans les ardues montées.

C’est le cœur serré, mais infiniment reconnaissante, que j’écris cette ultime chronique du Carnet d’une globe-trotteuse. Quel meilleur sujet qu’un trek de huit jours au beau milieu des montagnes népalaises pour clore ces mille lieues contées ? Quelle meilleure source d’inspiration que ce moment de pause, de clarté et de bilan déposé ? Sachez, chèr.es lecteur.rices, que cet épisode a été écrit un peu chaque jour, au fil des pensées incontournables que cet univers a dévoilé.
L’attaque des géants
À mesure que le dénivelé augmente, le monde d’en bas se dissout lentement. L’évaporation est douce, chérie : les bruits humains s’effacent au profit du sifflement du vent et du craquement des branchages. Les premiers jours de marche sont ceux de la lutte sourde : le corps doit s’habituer à l’effort soutenu, aux montées qui n’en finissent plus, à cet air qui se raréfie. Trois jours, 4500 mètres verticaux à conquérir. On apprend à faire abstraction du sommet narguant nos limites, pour se concentrer uniquement sur le prochain mètre de sentier, le prochain pas, le prochain appui.
Puis vient le temps du souffle trouvé. Le rythme cardiaque finit par s’accorder à la cadence des pas, pour enfin aller de pair. L’esprit s’aligne sur le corps et sur la sérénité gagnant chaque parcelle des consciences. Les pensées, autrefois agitées et bruyantes, tout à coup se calment et s’adoucissent. Elles deviennent aussi claires et limpides que l’eau du torrent que déverse la montagne tout au long du chemin.

Tout là-haut, la neige des cimes a déjà largement trouvé son repos. Elle veille sur la vallée, souveraine et silencieuse, drapant les pics d’une blancheur vierge de toute trace humaine. Le vent, véritable guide des marcheurs, balaye la vallée de son souffle soutenu, faisant danser les drapeaux de prières multicolores. Ces morceaux de tissu effilochés sont autant de mantras adressés par les bouddhistes népalais aux cieux, portant vers les sommets espoirs et gratitudes.
Bouillon de vie
Sur les sentiers désertés, là où le silence règne en maître, la vie n’a pourtant jamais été aussi présente : yaks imposants aux pas lourds, oiseaux multicolores fendant l’air pur, cerfs élancés souvent cachés et singes agiles suspendus aux arbres s’offrent aux regards attentifs des pèlerins. C’est en observant cette faune habitant la pente d’une tranquille évidence qu’on cesse, enfin, de lutter contre notre propre nature.
C’est ainsi qu’ici, loin des horloges et des urgences factices, le corps reprend un rythme plus naturel, calé sur la course du soleil. On ne vit plus à l’heure des alarmes et des rendez-vous, mais à celle de la lumière : on s’éveille avec l’éclat des cimes et on s’endort quand l’ombre dévore la vallée. Les rencontres humaines elles-mêmes deviennent moins pressantes : on se croise, on s’attend, on se devine. Au prochain refuge népalais, on se reverra ; quelques photos, peut-être, on s’échangera.

Pourtant, cette harmonie retrouvée nous rappelle notre profonde vulnérabilité. Dans l’atmosphère glaciale de la fin d’après-midi, le vent souffle aux humains de s’abriter. Dans la chaleur du poêle, les fenêtres se couvrent d’une blancheur immaculée, troublant l’obscure noirceur grandissante. Ici, chacun.e est à la merci de la vie. Dame Nature règne en maîtresse, et elle seule décidera de la suite de l’aventure.
Sommet et paix
L’altitude se fait ressentir davantage chaque jour. À 3800 mètres, la respiration devient plus difficile, le froid, plus mordant. Six heures du matin : il est temps d’amorcer l’ultime ascension, celle qui mènera aux vertigineux 5000 mètres. La pente n’a jamais été aussi raide : l’abandon est proche. Au-dessus, l’aigle royal de l’Himalaya survole, vole et veille. Le gardien des cimes le mènera au plus haut que la terre souhaitera l’accueillir.
Soudain, le sommet se dévoile aux carcasses épuisées : enfin ! Se disent-ils. Il est temps de profiter. Un des plus beaux panoramas de la terre est là, devant eux, tout de soleil éclairé. Il fait excessivement froid, mais les cœurs sont échauffés. Les larmes coulent, on ne sait plus où regarder. Mais ces humains, si minuscules qu’ils sont face à cette majestueuse nature, savent que ce moment, ils ne l’oublieront jamais.

L’aventurière Stéphanie Gicquel affirmait : « L’accomplissement ressenti est toujours à la hauteur des obstacles surmontés ». Au Népal, sur le pic enneigé, l’évidence de cette phrase n’est plus à questionner. En cheminant, en escaladant, en souffrant, émotions et sensations se décuplent dans une intensité que seul le dépassement peut provoquer.
Alors, on apprend à s’apprendre. Désormais, on se connaît. À l’image de la vie et de ses montagnes, on comprend que les bas, tout comme les hauts, ne sont que passagers. Que vivre, c’est accepter que la constance n’est pas de mise, que chaque sommet doit être gravi avec humilité, et chaque vallée traversée avec patience.
La trace du voyage
On dit souvent que voyager, c’est aller à la découverte de soi-même. Jamais une phrase n’a si justement résonné qu’au terme de ces vingt-et-une chroniques. Une métamorphose s’opère délicatement à mesure que les découvertes s’enchaînent : on laisse derrière soi un peu de ce que l’on était, pour mieux accueillir notre renaissance, sous d’autres cieux.
Bien sûr, on serait parfois tenté de rester là-haut, de ne pas laisser filer ce bonheur déniché. Pourtant, mille autres aventures dans mille autres endroits attendent patiemment leur tour. Mille autres joies seront à apprivoiser, mille autres émotions à ressentir intensément.

Si l’ultime chapitre de ce carnet s’achève ici, l’encre, elle, reste fraîche. Elle servira à écrire la suite de l’histoire, car si les mots s’arrêtent, le chemin, lui, continue toujours un peu plus loin.
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