Anthropologie moderne : Désobéir à l’obéissance

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Cette idée m’est venue samedi matin dernier alors que j’étais assise à attendre une prescription à la pharmacie. Il n’y avait pratiquement personne ce jour-là. Alors, je m’étais dit: «Thank God»! Ça va prendre deux minutes et je vais pouvoir retourner étudier (étudier: avoir ses manuels ouverts devant soi en écoutant des vidéos Youtube, en textant et se mettant du vernis à ongles). Mais, il faut croire que je m’étais trompée…

Il n’y a malheureusement pas de corrélation, à la pharmacie, entre le nombre de clients et la rapidité d’exécution du commis aux pilules. J’ai été coincée là durant quarante minutes. Probablement les quarante minutes les plus longues de ma vie… Heureusement que j’avais réussi à prendre possession de la chaise-massothérapeute.

D’où j’étais assise, je pouvais voir les trois caisses de la pharmacie. L’une d’entre elles était vide, les deux autres étaient respectivement détenues par une jeune commis qui textait «au max» sur son cell en forme de Pikachu et une autre plus âgée, avec le toupet le plus volumineux que j’ai eu la chance de voir dans ma vie. Devant les trois caisses, il y avait un tapis à faire la file d’attente: un grand tapis gris en forme de «S» avec des flèches dessus qui indiquaient le chemin à suivre.

Tout ça peut sembler banal, mais comme j’étais là depuis un petit bout et que j’avais perdu toutes mes vies à Candycrush, je me suis mise à observer ce qui se passait aux caisses.

L’obéissance

Ce que j’ai vu m’a subjuguée. Croyez-le ou non, mais en quarante minutes, qu’il y ait file d’attente ou non, tous les gens qui sont passés par les caisses avaient suivi le chemin indiqué par le tapis, tous sans exception. Chacun d’eux a obéi (probablement inconsciemment) aux ordres d’un vulgaire tapis gris. Aucun d’eux n’a osé vivre dangereusement et y aller d’un seul trait, en évitant les tapis. Même le gros baraqué qui ne semblait avoir peur de rien a suivi les indications. Ils sont tous passés dessus comme des robots, sans même y penser. Comme si la céramique se transformait en lave au contact de la semelle et que le tapis était la seule issue.

Le monde qui nous entoure est rempli de règles, de lois et de restrictions que nous suivons à la lettre, du matin au soir. Nous obéissons à l’école en levant la main pour parler et en restant gentiment assis à notre place durant trois heures. Nous obéissons sur la route en roulant à droite et en nous arrêtant aux feux rouges. Nous obéissons quand nous éternuons dans notre coude ou nous mettons du Purell lorsque nous avons la grippe. Bref, nous obéissons tout le temps.

La désobéissance

Mais pourquoi on obéit comme ça, sans arrêt? Je n’imagine pas le chaos que ça serait si l’on n’obéissait pas. Je crois qu’on obéit parce que c’est fonctionnel, comme une sorte de contrat social qui se vaut de nous faciliter la vie en société.

Mais à force d’obéir aveuglément pour un ci ou pour un ça, j’ai peur qu’on oublie qu’on est capable de dire non… Nous sommes conditionnés depuis notre plus jeune âge à obéir: ferme ta bouche quand tu manges, reste polie avec la dame, mange tes légumes, ne coupe pas les cheveux de la petite fille qui a volé ta Barbie préférée…. Toutes ces remarques sont légitimes. Il y a, quant à moi, une bonne raison à chacune d’elles, sauf peut-être pour la Barbie… cette petite garce le méritait bien!

Nous croyons être des individus autonomes, libres et indépendants, alors qu’en fait nous sommes des êtres seuls reliés ensemble par des lois qui nous obligent à nous soumettre à des autorités. Nous sommes tellement habitués à suivre le christi de tapis gris qu’il est très difficile de désobéir lorsque quelque chose nous semble injuste une fois rendu à l’âge adulte.

Nous sommes tellement habitués à suivre le christi de tapis gris qu’il est très difficile de désobéir lorsque quelque chose nous semble injuste une fois rendu à l’âge adulte.

Parfois, on prend notre courage à deux mains et on sort manifester dans les rues, on s’enchaine à un arbre ou on signe ses initiales sur un gros building. Pour désobéir seul, c’est encore pire! Il faut un courage énorme, voire même une force surhumaine pour se sortir volontairement du lot. Étant humain, on veut être accepté des autres, se faire aimer… s’isoler va à contre-courant.

J’étais fascinée: toute cette notion d’obéissance se reflétait dans ce vulgaire bout de carpette grise.

La révolution

Soudain j’entends: «Madame Gladu! Votre prescription est prête.» Je reviens à la réalité, j’agrippe le petit sac qu’elle me tend et je me dirige vers les caisses avec la ferme intention de désobéir. Je m’approche du tapis, mon rythme cardiaque augmente… et hop, je passe à côté! Fiou, personne ne semble avoir remarqué. Un sentiment de fierté m’envahit. Je lance un dernier regard méprisant au tapis de l’enfer, puis j’avance à la caisse. Je souris à la caissière au volumineux toupet, je paie mon petit sac, je lui souhaite bonne journée et je sors en prenant la porte bien indiquée «Sortie»… Je suis une rebelle.

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