Chronique d’une citoyenne du monde: Et si l’habit faisait le moine?

0
260
LUITR-2019_A2019.png
Alhassania Khouiyi. Photo: Mathieu Plante

Expérience inéluctable, personnelle et en même temps collective, le vêtement nous couvre, nous protège et surtout nous définit en nous rendant unique parmi nos semblables. Loin des défilés prestigieux et des tapis rouges somptueux, loin des vitrines attrayantes et des publicités manipulantes, la mode est une expression culturelle avant d’être une industrie.

Destinées surtout à se couvrir, les peaux d’animaux ont fait office de premiers vêtements de l’histoire d’homo sapiens. Plus l’humain avance dans l’histoire, plus il apprend à utiliser les produits de la nature et l’habit: la peau brute devient une peau tannée, cousue et même doublée de laine. Une fois que le besoin fondamental est comblé, les habits deviennent un moyen pour séduire, ils sont alors ornés de plumes, d’os, voire de pattes d’animaux. En quelques milliers d’années, ces pratiques ont ouvert la porte à ce que nous connaissons de nos jours sous l’appellation de la mode.

La mode est avant tout un produit de l’évolution. Je ne me prends pas pour la Darwin de la mode, mais une rapide plongée dans l’histoire de l’habit nous permet de constater la magnifique épopée du vêtement, une épopée qui a façonné la manière dont nous nous couvrons le corps aujourd’hui, et surtout la manière dont les classes sociales sont perçues. Rappelons-nous qu’au 14e siècle, les hommes se maquillaient en se couvrant la face de poudre blanche pour marquer la différence entre la classe aristocrate et les esclaves. L’aristocratie choisissait avec soin des matières rares pour assoir encore plus la différence entre les nobles et le peuple.

Entre la peau brute et le costume d’Yves Saint-Laurent se cache toute une épopée de fils et d’aiguilles.

Plus tard dans l’histoire, l’apparition des presses vestimentaires distribuées dans les salons a permis la libéralisation de l’habit et a ouvert la porte devant l’émancipation des femmes. Ceux et celles qui pensent que la femme doit se libérer de l’industrie de la mode, rappelez-vous que c’est la libéralisation du vêtement qui a ouvert la porte vers l’émancipation des femmes, juste avant la Révolution française. Mais il a fallu attendre le 19e siècle pour assister au premier défilé de mode destinée aux femmes de la haute aristocratie.

Charles Frédéric Worth est le premier créateur de l’histoire de la mode à faire défiler ses créations sur de vrais modèles, créant ainsi un nouveau métier lié au vêtement: le mannequinat. Les lignées de maison de Haute Couture sont alors lancées à Paris: elles sont une vingtaine en 1900, une centaine en 1945, et seulement 15 à l’aube du 21e siècle.

C’est que tout au long de l’évolution de la mode, et avec l’avènement du prêt-à-porter, les exigences sont devenues de plus en plus sévères afin de protéger l’héritage et le prestige des maisons de Haute Couture. Pour qu’une maison puisse être appelée ainsi, il faut assurer l’unicité à tous les niveaux. Tout doit être fait à la main: tissage, perlage, couture… Nous ne sommes pas devant une production de masse, chaque pièce est faite sur mesure à la demande du ou de la client.e, ce qui garantit encore plus l’unicité de la pièce.

Chaque étape de l’histoire du vêtement a donné naissance à un métier de la mode.

Vous êtes surement en train de vous dire que cette unicité est hors de prix, et qu’il est absurde que des gens dépensent des fortunes sur des morceaux de vêtements alors que des millions d’humain.e.s meurent de faim. Vous n’avez pas tort, certes, mais vous passez à côté d’une réalité bien plus effrayante. Ce sont ces géants de la mode qui donnent le la à ce qui devient la tendance de l’année. Une tendance que, même si l’on n’est pas mordu.e de mode, nous sommes contraint.e.s de suivre, car aussitôt qu’elle sort des maisons de couture, elle envahit les magasins de prêt-à-porter et ceux de petit budget. Même si vous ne voulez pas ou ne pouvez pas vous offrir cette unicité hors de prix, vous incarnez la tendance qu’elle a lancée.

La Révolution industrielle a permis que le vêtement sorte de la maison, où la mère de famille le confectionnait jadis, pour envahir les rues et donner lieu aux magasins et aux franchises. Mais c’est à partir de l’an 2000 que le phénomène de marque émerge: le nom du fabricant du vêtement est désormais plus important que le vêtement lui-même. La mode, une fois de plus, renforce les différences entre les classes économiques et permet d’infirmer son rang social.

Loin d’être seulement un faire-valoir, le vêtement a souvent servi de moyen pour instaurer des conventions sociales. Par exemple, lors des guerres napoléoniennes, Napoléon a remarqué que les soldats s’essuyaient le nez dans leurs manches, alors il a ordonné que des boutons soient cousus sur les vestons des uniformes pour que les manches restent propres. Ce changement, même minime, dans les uniformes, rappelle la position de Napoléon comme chef ultime.

Le vêtement est désormais un faire-valoir, une affirmation du rang social.

Toujours dans le même sens, dans certains villages berbères, lors des cérémonies, les femmes mariées sont tenues de mettre autour de la taille un tissu rayé blanc et rouge pour les différencier des filles célibataires. Cette convention sociale de l’habillement permet de ne pas demander en mariage une femme déjà mariée.

Ce que je trouve personnellement impressionnant dans l’histoire du vêtement est que l’expression de la mode telle que nous la vivons aujourd’hui n’est pas abrupte ou issue d’accidents. J’aime voir l’épopée de la mode comme une symphonie en perpétuelle construction, où chaque siècle apporte sa note. Oui, finalement, l’habit fait le moine dans la mesure où il le définit, le différencie des autres et lui donne sa notoriété de moine. Voyez-vous, le motif grec de Versace, la semelle rouge d’un Louboutin ou le style garçonne d’un tailleur Chanel, l’apparence est une image de marque.

REPONDRE

Please enter your comment!
Please enter your name here