Dix petits n-mots: censure ou fausse polémique?

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Crédit illustration : Sarah Gardner

Les libres penseurs et penseuses de ce monde se sont indignéEs cette semaine à la suite de la publication d’un nouveau, mais ancien, roman aux éditions du Masque. C’est le classique du roman policier, autrefois appelé Dix petits Nègres, qui est réédité sous un nouveau nom, afin de corriger le titre choisi par le traducteur en 1940, sur la base de la première édition britannique.

Le nouveau titre du roman, vendu à plus de 100 millions d’exemplaires, est maintenant Ils étaient dix. Que penser de ce changement bien en lien avec notre époque, en pleine période de Black Lives Matter? Est-ce une immonde censure orwellienne, ou un faux débat, orchestré par les journaux pour s’assurer une pluie de clickbait sur les réseaux sociaux?

Le nouveau titre du roman, vendu à plus de 100 millions d’exemplaires, est maintenant Ils étaient dix.

Les conséquences de l’oubli

Le cas de l’œuvre s’inscrit dans un débat apporté par la Nouvelle Gauche et les mouvements sociaux depuis plusieurs années, à savoir s’il faut changer les titres d’œuvres contenant historiquement des mots racistes, ou bien faut-il les garder, ne serait-ce que pour le reflet qu’ils apportent d’une époque?

Même si le cas présent ne concerne pas une œuvre intrinsèquement raciste, le débat sur la publication des œuvres controversées fait rage dans le monde francophone au moins depuis les années 70. L’histoire est bourrée d’évènements problématiques, mais ces derniers doivent servir d’exemples et ne pas tomber dans l’oubli, comme l’écrivain tchèque Milan Kundera l’exprime: «la lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli» (Le livre du rire et de l’oubli, p. 14)

La question s’est posée longtemps pour (désolé pour ce Point Godwin) la publication de l’autobiographie et pamphlet d’Adolf Hitler, le tristement célèbre Mein Kampf. L’édition française est esthétiquement reconnaissable, pour sa couverture orange vif et ses pages introductives imprimés sur papier vert. Depuis le 11 juillet 1979, une loi spéciale permet la publication du livre, à condition bien entendu que l’avertissement au lecteur figure au-devant de l’ouvrage. L’introduction cite que l’œuvre est «indispensable pour la connaissance de l’histoire contemporaine» et que la publication de documents controversés est part intégrante d’un devoir de mémoire. L’introduction spécifie : «Pourtant les victimes du plus atroce crime contre l’humanité ne peuvent être vouées à l’oubli. Il importe que les hommes se souviennent du crime et s’en détournent avec horreur dans les temps à venir.»

Un fausse polémique

Mais revenons à notre cas présent, car j’aimerais éviter les raccourcis intellectuels, ou le lectorat de mauvaise foi qui croirait me voir comparer Agatha Christie à Adolf Hitler. L’exemple des mémoires du dictateur est la preuve que le débat n’est pas neuf. Certains s’indignent du changement du titre français par James Prichard, l’arrière-petit-fils de Christie. Pour le philosophe français Raphaël Enthoven, Prichard profite de l’opportunisme de la situation pour faire le changement du titre.

Car en toute autre circonstance, j’aurais été contre le changement d’un titre d’une œuvre de fiction. Mais le cas présenté ici est bien particulier, car plusieurs faits penchent en la faveur du changement (n’en déplaise à certainEs alarmistes). Cependant, certaines personnes trouvent puéril l’argument que Prichard a amené, c’est-à-dire qu’il ne voulait pas que l’œuvre puisse «blesser quelqu’un».

Historiquement, il est important de souligner que même si le sujet n’est pas un non-débat, il n’en reste pas moins une fausse polémique. Ce n’est pas toutes les traductions qui utilisaient la traduction du titre original britannique.

And Then They Were None

Dès 1940, la première édition américaine croyait plus diplomatique de changer le Ten Little Niggers pour And Then They Were None, afin de ne pas créer de polémique inutile dans un pays où le racisme systémique était présent. L’édition britannique change aussi de titre, à partir des années 1980, de sorte que le titre anglophone duquel la traduction française est tirée n’est plus présent depuis au moins 30 ans.

L’argument ici présenté n’est pas assez fort pour Raphaël Enthoven, notamment. Pour lui, l’ensemble est une arnaque, un opportunisme. Pour le philosophe, le vrai problème, au-delà du titre lui-même est dans le manque d’esprit critique, le fait que nous ne sommes pas capables de faire la différence entre le titre d’un roman qui n’a rien de raciste, et des propos intrinsèquement racistes.

Lire avant de réagir

La chose la plus intéressante à soutirer de cette polémique est le tollé qu’elle a causé sur les réseaux sociaux. On se rend compte, à lire les commentaires des internautes lorsqu’ils et elles voient les articles sur le changement, que la plupart ne lisent pas les articles, victimes d’un clickbait médiatique et finalement victimes eux-mêmes et elles-mêmes d’un manque d’esprit critique. La censure est un sujet important, et elle mérite toute notre attention, mais plus que tout, elle mérite notre nuance et notre discernement.

À ceux et celles qui sont victimes du clickbait provoqué par cet article, je vous dirais que le piège a été fait exprès. Le plus important n’en reste pas moins que vous ayez lu l’article avant de le juger.

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