Éditorial : Déconstruire les préjugés sur la santé mentale autochtone; nous ne sommes pas nos étiquettes.

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Photo : Canva

Dernièrement, j’ai eu la chance d’assister au vernissage Mamokasowin au complexe culturel Félix-Leclerc (CCFL) à LaTuque. Il s’agit d’une exposition réalisée en collaboration entre les Services sociaux Atikamekw Onikam (SSAO), le Fablab Wawacte, le Conseil de la Nation atikamekw (CNA) ainsi que le CCFL. Ce sont donc des jeunes de 12 à 17 ans bénéficiaires des services des SSAO qui ont réalisé une magnifique murale qui regorge de textures et qui oscille entre tradition, futaie et jeunesse.

Le portrait que les instigatrices du projet m’ont fait des jeunes artistes atikamekws dénote des qualités comme la créativité, l’implication, la résilience, l’affection, l’amitié, la collaboration; toutes des qualités magnifiques. Un peu plus tard dans la soirée, j’ai discuté également avec des citoyens et des curieux qui sont venus voir l’exposition. Plusieurs commentaires ont résonné dans ma tête, des bavardages comme : « ils vivent surement dans des milieux toxiques, et ce qu’ils ont réussi à faire est de toute beauté » ou encore « ce sont des jeunes qui ont des problématiques, sûrement avec des problèmes de santé mentale et les voir collaborer pour produire un chef d’ouvre comme ça… C’est vraiment super. » Je demandais alors à ces gens, qui soit dit en passant étaient tous blancs, ce qu’ils faisaient dans la vie; la majorité était des intervenants psychosociaux.

La soirée fut une réussite, j’ai adoré sincèrement, mais c’est ce genre de commentaires qui me rappelle le « blanccentrisme » ou même des pensées coloniales. Les caractéristiques entourant la santé mentale de ces jeunes avaient pris le dessus sur leur talent artistique et donc leur œuvre, ce que je trouve sincèrement désolant. Nous ne sommes pas définis par notre santé ou nos troubles de santé mentale, et je pense qu’apposer une étiquette de ce genre peut être parfois très négatif.

Affiche réalisée par le Complexe culturel Félix-Leclerc pour l’événement.

Premier constat : redéfinir la santé mentale selon une perspective autochtone

Je suis loin d’être la première à affirmer que les services de santé mentale sont trop individuels, oublient le lien communautaire et minimisent les risques et les protections autochtones. En 2019, la commission d’enquête sur les relations entre les autochtones et certains services publics du Québec mandatait les chercheuses Lisa Van Campenhout et Carole Lévesque pour produire un rapport. Dès l’introduction de ce rapport, intitulé De la santé mentale au mieux-être chez les Premières Nations et les Inuit, on peut y lire : « Les interventions en santé mentale sont majoritairement orientées vers l’individu, négligent l’ancrage collectif qui façonnent leur existence et ont donc tendance à sous-évaluer à la fois les facteurs de risque et les facteurs de protection spécifiques au monde autochtone. »

De plus, on sait que les Premiers Peuples sont moins enclins à aller chercher des services de santé. Sans nommer le douloureux souvenir du dossier Echaquan à l’hôpital de Joliette (CHL), on sait que les autochtones ne sont pas traités de la même manière dans les réseaux publics québécois, et ce, même si François Legault obstine cette idée. C’est aussi ce que soutient ledit rapport : « la sous-utilisation des services de santé et services sociaux du réseau public québécois par les Autochtones s’explique en partie par les multiples expériences de discrimination et de racisme institutionnel vécus par des patients autochtones, mais également par la méconnaissance des réalités autochtones de la part des intervenants, ainsi que par le manque d’accompagnement culturellement sécurisant. »

En travaillant dans les médias, je suis de plus en plus exposée à des propos haineux, racistes, homophobes, transphobes, etc. Une chose qui me fait particulièrement mal, c’est lorsque cela concerne les gens qui nous représente en haut de la pyramide sociétale. Un exemple qui m’a particulièrement troublé il y a quelque mois concerne des propos tenus par l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barette. J’assistais alors à la conférence Plus aucun enfant autochtone arraché – pour en finir avec le colonialisme médical, tenu par le Dr. Samir Shaheen-Hussain. Un enregistrement audio a été présenté. Dans celui-ci, divulgué par Le Devoir et la CBC, on entend le ministre Barrette affirmant qu’il y aura, dans les six prochains mois, au moins un cas de refus d’embarquement en raison d’agitation, de drogue ou d’ivresse. Il a continué en disant que personne ne n’est autorisé à monter à bord dans cet état. Le ministre a également souligné que de telles situations se produisent fréquemment. À l’écoute de ces propos, j’avais mal pour la communauté autochtone, parce qu’encore une fois, on dépeint les Premières Nations aux prises avec des troubles de santé mentale et des comportements malsains, et ce, sans aucun contexte et au mépris des touts ce qu’il a de beau dans leur culture.

Oui, peut-être que les statistiques démontrent que les Premières Nations consomment plus que les occidentaux, je ne sais aucunement et je ne désire pas le savoir, mais la question qu’il faut se poser, c’est pourquoi cette surreprésentation ? Il y a sans doute quelque chose de beaucoup plus profond, et on fait peu d’efforts pour s’y pencher. Pas les universitaires, des rapports, il s’en produit, mais par les dirigeants plutôt.

Deuxième constat : nous ne sommes pas définis par notre santé mentale

Une autre réflexion qui parcourait déjà mon esprit concerne justement comment certaines personnes perçoivent les personnes vivant avec un trouble de santé mentale. En tant qu’humain, notre cerveau est programmé pour trouver des raccourcis, tout le monde le fait, c’est une question d’économie d’énergie, et si on pense aux théories évolutionnistes, une question de survie. De plus, nous voulons comprendre ce qui nous entoure. Par contre, lorsqu’on ne comprend pas quelqu’un, nous avons tendance à raccourcir notre réflexion, à trouver des réponses simples à un questionnement complexe. Par exemple, face à un individu qui semble avoir une vie relativement facile (toujours à travers notre regard), mais qui est sans cesse triste, pleure souvent, mais qui parfois, revient en riant, le genre de commentaire que j’ai entendu, c’est : « de toute façon, elle est TPL, c’est normal, elle a toujours été comme ça. » Face à cette personne qui, clairement, vivait de la détresse psychologique, la raison qui explique ce qu’elle ne comprend pas était un trouble de santé mentale. Rien de plus.

Ce genre de commentaire, j’en ai entendu souvent. C’est comme si toutes leurs actions étaient épongées par leur diagnostic. J’ai vu des gens être réticents à travailler avec des personnes vivant avec une bipolarité, par peur « qu’elle explose » et s’en aille. Malgré qu’on en parle de plus en plus, les stigmas associés aux troubles mentaux ont la couenne dure, et ce, même chez les professionnels de la santé. On peut penser au cas d’Amélie Champagne, cette jeune femme qui s’est enlevé la vie dont le médecin traitant ne l’avait pas pris au sérieux dû à son diagnostic de personnalité limite, comme si elle jouait la drama queen et voulait de l’attention. On peut aussi penser à cette dame qui a passé trois ans avec une épaule fracturée avant d’être prise au sérieux. Le système actuel de soins de santé semble conduire à une situation où plusieurs organisations choisissent de privilégier d’autres types de patients, selon un document préparé par le Centre national d’excellence en santé mentale (CESM) du Québec en 2017. La Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) va même jusqu’à affirmer que la stigmatisation est tellement ancrée dans les pratiques qu’elle « restreint de manière arbitraire les droits et les opportunités des personnes confrontées à des problèmes de santé mentale. »

Je reviens au vernissage : la perception des gens occidentaux sur ces jeunes atikamekws était souvent collée à des stigmas ou des perceptions erronées. Ce qu’ils ont réussi à faire est magnifique, non pas parce qu’ils vivent possiblement dans des milieux toxiques, on n’en sait foutrement rien, même s’ils sont suivis par les services sociaux. Leur art est grandiose parce qu’ils sont qui ils sont. Ils ne sont pas juste vulnérables, ils ne sont pas juste une problématique, ils ne sont pas juste des victimes d’un système, ils sont un ensemble, un seul individu, très complexe, autant que vous et moi.

Montage Caneva

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