Éditorial : Étiqueter la détresse comme trouble de santé – l’effet pervers de la déstigmatisation

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Crédits: Camille Ollier

Le 6 février dernier, lors de son habituelle chronique, Sonia Lupien présentait un tout nouveau travail de recherche de deux chercheurs de l’Université d’Oxford où ils exposent leur hypothèse sur les causes de l’augmentation des troubles de santé mentale. Comme le mentionne Statistique Canada, « plusieurs études ont fait état d’un déclin de la santé mentale de la population au cours de la dernière décennie. » Jusqu’à ce jour, personne ne peut expliquer de manière exacte les causes de cette augmentation. C’est donc à ce moment précis que l’hypothèse de l’inflation de la prévalence, développée par les chercheurs Lucy Foulkes et Jack L. Andrews pour expliquer cette augmentation de troubles mentaux devient très intéressante. En plus de fournir des pistes de réflexion intéressantes, cette hypothèse nous pousse à repenser nos propres comportements ainsi que ceux des autres.

Je ne répèterai jamais assez qu’apposer un diagnostic de santé mentale peut avoir de réelles répercussions autant sur l’individu que sur la société, c’est pourquoi les spécialistes de la santé se doivent de rester prudents. Or, ceux qui doivent rester le plus prudent reste la population. En effet, il faut éviter de s’autodiagnostiquer après une lecture sur le web.

Une discussion ouverte pour déstigmatiser

Tout comme le souligne la neuroscientifique Sonia Lupien, depuis les dernières années, de plus en plus de personnalités publiques parlent ouvertement de leur problème de santé mentale. On peut penser à Hubert Lenoir, Marie-Pier Morin ou encore Fred Savard qui ont parlé ouvertement de leur dépression ou de leur anxiété.

Photo: Sonia Lupien dans les locaux du Centre d’étude sur le stress humain (CESH). Crédit : Université de Montréal

Certaines personnalités publiques ainsi que des modèles sportifs ont contribué à la lutte contre la stigmatisation des troubles mentaux, mais pas que. Au Québec, plusieurs campagnes ont été menées pour lutter contre la stigmatisation des troubles mentaux et pour sensibiliser le public à ces questions. Je fais référence à la campagne Bell cause pour la cause, la campagne Jeune en Santé mentale ou encore la campagne gouvernementale La santé mentale, ça se cultive.

Il est nécessaire dans une société de discuter de troubles de santé mentale, surtout lorsque cela devient un quasi-problème de santé publique. En effet, les discussions ouvertes sur la santé mentale créent un environnement de soutien et de solidarité où les personnes se sentent entendues, comprises et soutenues. Cela peut contribuer à renforcer les liens communautaires, à réduire l’isolement social et à promouvoir le bien-être général. De plus, en discutant ouvertement des signes précurseurs de troubles mentaux et en encourageant la recherche d’aide dès les premiers symptômes, on favorise la prévention.

L’effet pervers

Plusieurs chercheurs s’étaient déjà attardés à trouver les causes sur la question de l’augmentation de la prévalence des troubles mentaux. En revanche, aucune de ses explications ne venait expliquer à elle seule la cause de l’augmentation des troubles mentaux. Les deux chercheurs d’Oxford proposent dans leur hypothèse de l’inflation de la prévalence, qu’en dépit de tous les efforts mis en place par la société afin de déstigmatiser les troubles de santé mentaux, on entre dans une espèce de paradoxe. Ils suggèrent que ces efforts de sensibilisation pourraient contribuer, en partie, à l’augmentation de la prévalence des troubles mentaux.

Selon Lucy Foulkes et Jack L. Andrews, deux facteurs peuvent venir expliquer cet effet pervers. D’abord, ils parlent du phénomène de la reconnaissance améliorée. En fait, en discutant ouvertement, un plus grand nombre de personnes décident de consulter. Ils se rendent compte de certains symptômes ou comportements qu’ils font et qui seraient potentiellement problématiques. Ainsi, on assiste à un nombre de consultations et de poses de diagnostic plus élevé, ce qui, inévitablement, augmente la prévalence. À mon sens, cela est positif, c’est en plein l’objectif des campagnes de sensibilisation. La neuroscientifique Sonia Lupien est d’ailleurs du même avis, elle explique que cela pourrait forcer les gouvernements à mettre en place davantage de services.

Les troubles de santé mentale n’auront jamais été aussi glamour

Le deuxième facteur exposé par les chercheurs est par contre un peu moins positif. Selon eux, toutes ces campagnes de conscientisation pourraient avoir un autre effet pervers, celui de la surinterprétation de l’inconfort mental comme étant un trouble de santé mentale. On parle donc de problèmes normaux ou transitoires associés à l’existence humaine qui vont être interprétés par certaines personnes comme étant un trouble mental.

On peut faire un lien avec une nouvelle tendance qui se dessine également au travers de nos écrans, surtout chez la jeune génération. Il n’est plus rare de voir de jeunes influenceurs exposer leur routine quotidienne avec des titres comme : « What I eat in a day – from a girl recovering from binge eating1 » ou encore « come clean my depression appartement2 » ou finalement « come shopping with me – from a girl with social anxiety3 ».

On voit donc des personnes dites normales montrer publiquement leur comportement ou leurs symptômes de troubles de santé mentale. Il n’est cependant jamais clair s’il s’agit seulement de symptômes, ou d’un réel trouble. Sonia Lupien mentionne dans sa chronique : « le fait de décrire des malaises normaux de la vie comme étant un trouble mental, peut maintenant avoir une valeur sociale. […] On voit maintenant un effet pervers important des campagnes de déstigmatisation dans lesquelles les troubles de santé mentale vont être glamourisés et vont servir d’attrait pour développer des comptes de réseaux sociaux. »

Comme j’ai mentionné plus haut, il est important de discuter de santé mentale, par contre, ce genre de vidéos peuvent parfois véhiculer des messages erronés. Il est crucial de comprendre que d’éprouver de la détresse passagère, autant que de la tristesse ou de l’anxiété est tout à fait normal, voire bénéfique. On ne peut pas passer sa vie sans faire d’anxiété. Il est important de saisir la ligne entre ce qui est pathologique, ce qui est à surveiller et ce qui est normal.

La prophétie autoréalisatrice

En 1996, le chercheur Ian Hacking propose son concept qu’il nomme « l’effet de boucle ». Sa théorie se réfère à la manière dont les catégories sociales et les classifications peuvent influencer la manière dont les individus se perçoivent et se comportent. Cela créant ainsi un cycle interactif et dynamique entre les catégories et les individus. Par exemple, dans le contexte de la santé mentale, les classifications diagnostiques telles que les troubles anxieux ou dépressifs peuvent façonner la manière dont les personnes comprennent leurs propres expériences émotionnelles et leurs comportements, et inversement, les individus peuvent influencer la façon dont ces catégories sont définies et utilisées dans la société.

En psychologie du comportement, il est statué depuis longtemps que le fait d’étiqueter une personne aura des impacts sur ses propres comportements. Concrètement, chez les personnes qui se font apposer un diagnostic de santé mentale, il est probable que certains d’entre eux modifient graduellement ses comportements afin de s’intégrer au trouble.

Selon les chercheurs d’Oxford, les campagnes de sensibilisation ainsi que l’accès à l’information sur les troubles de santé mentale viendraient transformer cette prophétique autoréalisatrice grâce à l’autodiagnostic mental. Désormais, on ne semble plus avoir besoin d’un professionnel pour se faire diagnostiquer quoi que ce soit, l’internet le fait. Par la suite, le phénomène décrit par Ian Hacking se poursuit, certaines personnes vont inconsciemment modifier leur comportement afin de s’intégrer dans le trouble qu’elles pensent avoir.

Les chercheurs vont même jusqu’à donner des exemples concrets. Par exemple, le fait d’interpréter un faible niveau d’anxiété comme problématique, certaines personnes peuvent développer des stratégies d’évitement et ultérieurement développer un trouble d’anxiété généralisé. La neuroscientifique souligne d’ailleurs que « de nombreuses études qui suggèrent que d’en connaitre plus sur les troubles mentaux peut contribuer à en augmenter la prévalence ».

Photo : Canva

Afin de poursuivre la lutte

En tant que société, il est impératif de continuer à encourager les discussions ouvertes sur la santé mentale, tout en promouvant une approche équilibrée qui reconnaît à la fois la réalité des troubles mentaux et la normalité de l’expérience émotionnelle humaine. En adoptant une posture de bienveillance et de discernement, nous pouvons contribuer à prévenir les effets pervers de la déstigmatisation et à favoriser un environnement où chacun peut trouver le soutien dont il a besoin, sans pour autant médicaliser chaque expérience émotionnelle.

Sources :

https://academic.oup.com/book/26284/chapter-abstract/194529638?redirectedFrom=fulltext

https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/penelope/segments/chronique/475805/sante-mentale-science-recherche-bien-etre-stress

https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1258/shorts.2011.011062

  1. Ce que je mange dans une journée – d’une fille en convalescence d’hyperphagie alimentaire ↩︎
  2. Venez avoir moi nettoyer mon appartement de dépression (il est plutôt difficile de traduire exactement ce que cela signifie) ↩︎
  3. Venez avec moi magasiner – d’une fille avec un trouble d’anxiété généralisé ↩︎
Photo : Canva

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