Éditorial : Les universités n’ont plus d’âmes ?

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Illustration : Canva

À chaque session, plusieurs de mes camarades quittent le bateau. Et à chaque fois que je les croise, immanquablement, je les questionne sur les raisons qui les poussent à déserter les campus universitaires. Ce que je cherche à savoir, c’est le moment, le déclencheur. Je ne crois pas être la seule à vouloir abandonner à chaque fin de session ? Au contraire de moi, ces personnes se ne réinscrivent pas. Je désire préciser que je parle d’étudiant n’ayant pas complété l’entièreté de leur parcours, et non de diplômés. La réponse de ces gens est souvent vague : épuisement, manque de vision, manque d’appartenance, mauvaise note ou encore problème personnel. Souvent, plus je creuse, plus les réponses se ressemblent. L’élément qui me semble commun tourne autour de la désillusion, une sorte de désenchantement de l’acquisition de la connaissance. Ceux-ci pensaient acquérir de la théorie, la mettre en pratique et s’améliorer pour finir par devenir autonomes. Ils savaient qu’étudier n’était pas facile, mais n’avaient jamais pensé que le type d’enseignement pouvait avoir un impact aussi considérable sur leur personne. Au fil de ces discussions, je découvre qu’ils avaient foi en l’Idée de l’université, un peu comme le pensait Newman, c’est-à-dire une sorte d’éducation intégrale ou complète qui met l’accent sur le développement intellectuel, moral et social des étudiants. En réalité, leur haine n’est pas dirigée contre l’Idée ou encore contre les enseignants, mais plutôt contre l’institution libérale qui vient pervertir la vocation initiale. En ce début de session, je me pose donc la même question que le professeur en science de la gestion de l’Université de Montpellier et auteur, Bruno Fabre, pose dans l’un de ses livres, « est-ce que les universités ont perdu leur âme ? »

L’Idée d’université

L’université selon Newman privilégie une éducation intégrale, fusionnant connaissances et formation du caractère. Il promeut une vision holistique de l’apprentissage, où la liberté académique stimule la recherche indépendante. L’influence du philosophe réside dans sa conviction que les universités doivent cultiver des individus bien formés intellectuellement, moralement et socialement, une perspective qui continue de façonner la philosophie éducative contemporaine.

En théorie, cette idée semble plus qu’alléchante, surtout lorsqu’on considère que les universités perpétuent certaines inégalités, comme l’éducation tout court. En revanche, certains ont sévèrement critiqué Newman. Par exemple, on peut lui reprocher de conserver l’esprit élitiste, car une éducation dite intégrale ou globale demande beaucoup de ressources, ce qui en limite l’accès. De plus, le philosophe fait face à des critiques concernant la limitation de la spécialisation. Newman peut sembler dépassé à une époque où les exigences professionnelles et techniques ont évoluées, nécessitant parfois une formation plus spécialisée et axée sur l’emploi.

Cette conception de l’éducation me fait penser à l’Académie de Platon ou encore le Lycée d’Aristote. Dans mon imaginaire, c’étaient des endroits où de jeunes adultes (ou plutôt de jeunes hommes) étaient recrutés par de grands maitres ; ceux-ci les prenaient sous leurs ailes afin de leur transmettre leur savoir. On peut élargir l’idée avec les jeunes hommes soutenus par un mécène durant l’époque médiévale ou de la Renaissance, alors que ceux-ci devaient se cultiver l’esprit à journée longue. C’est peut-être ma facette romantique, mais j’aurais tant aimé être cette Émilie de Châtelet qui passait ces journées à lire et essayer de comprendre les écrits de Newton.

C’est à ce moment précis que ma raison intervient, car je sais pertinemment que ce type d’enseignement était plus qu’inégal et électif. Alors que la réalité me rattrape, je me demande alors qu’est-ce que l’université ? La réponse n’est pas simple, et même, elle n’existe pas. Le chercheur en éducation internationale et comparée, Brian D. Denman, mentionne dans l’un de ses articles que « le terme « université » est très ancien, pourtant, à l’aube du XXIe siècle, sa définition demeure extrêmement controversée. » Il ajoute un peu plus loin que « la définition et la finalité de l’enseignement supérieur ont toujours fait l’objet d’un débat très contrasté. »

l’université est un milieu d’échange entre sages et curieux

Le paquebot et la chaloupe

Dans ma conception de l’université, il y a deux entités distinctes. Il y a la petite chaloupe, c’est-à-dire tout ce qui est relatif à la transmission des connaissances et la bienveillance qui s’y rattache. De l’autre côté, il y a un paquebot, qui désigne l’administration d’une université. Leur rôle concerne l’implantation et le bon fonctionnement des universités. Pour préciser, il s’agit peut-être davantage d’un continuum, car parfois un salarié pour occuper un poste qui rejoint ces deux entités.

Ceci dit, dans ma conception très naïve, l’université est un milieu d’échange entre sages et curieux. C’est un milieu de réflexion basé sur des connaissances. Il s’agit en quelque sorte d’un substrat qui permet d’aiguiser sa pensée critique et sa capacité à nuancer. Le but de l’université, et même de l’éducation supérieure en général, est basé sur l’apprentissage. L’important ne serait donc pas d’avoir de bonnes notes (qui se base sur la performance individuelle), mais l’évolution en tant que telle. Pour apprendre, il faut faire des erreurs, celles-ci sont beaucoup plus significatives quand on apprend. Or, dans le système universitaire actuel, se tromper n’est pas permis.

Photo : Canva

Pour moi, apprendre des tonnes de notions par cœur ne rime absolument à rien si on ne les met pas en lien. Apprendre des tonnes et des tonnes de notions en moins de 15 semaines n’est pas très productif. Le format des cours actuels n’est pas pédagogique, car pour bien intégrer quelque chose, cela prend du temps. Je m’en suis rendu compte alors que j’étudiais des notions d’un cours que j’ai fait l’année dernière. Je désirais aider mes amies qui étaient en train de faire le cours, mais au final, je me suis rendu compte que j’avais oublié la plupart des notions. J’ai éprouvé de la frustration, car cela signifiait que ma note ne valait rien du tout.

Sauter du bateau

Je doute encore une fois d’avoir été la seule témoin de l’exaspération discrète du personnel enseignant concernant des demandes de l’administration. J’ai même déjà entendu l’un d’eux dire qu’il n’était qu’un numéro d’employé pour eux. Un sentiment que les anciens étudiants que j’ai rencontrés avaient eux aussi. Plusieurs d’entre eux m’ont dit qu’ils avaient l’impression d’être un client, un consommateur d’une entreprise.

En faisant mes recherches, je suis tombé sur le terme « université-entreprise » ou « modèle de l’université entrepreneuriale ». Ce modèle est une approche de l’enseignement supérieur qui intègre des principes et des pratiques issus du monde de l’entreprise dans la gestion et le fonctionnement des universités. Il vise souvent à accroître l’efficacité, l’innovation et la pertinence des institutions éducatives. C’est que « plusieurs changements importants de la société se sont conjugués durant cette période, qui ont conduit à une vision plus utilitariste de la gestion de la science et de l’enseignement supérieur ». Par contre, ce modèle n’est pas nouveau. Ce modèle en soi n’est pas le mal incarné, avec une population étudiante grandissante et une mondialisation des connaissances, il va de soi d’adapter le modèle. L’effet « client » est peut-être un effet néfaste de celui-ci.

Un autre argument qui pousse les gens à quitter concerne l’enseignement magistral. L’un d’eux me confie qu’il était tanné « de se faire enfoncer des connaissances dans la gorge ». En terme plus distingué, cela signifie qu’il en avait ras le bol de cette course aux connaissances ancrée dans la performance. J’ai moi-même vécu ce sentiment dans l’exemple que j’ai donné plus haut concernant ma session d’étude avec mes amies. J’avais étudié comme une malade pour que tout entre dans ma tête, je l’avais saturée dans le but d’avoir une bonne note. Pour au final, tout oublier.

Encore une fois, il est irréaliste de penser que les universités peuvent s’adapter au mode d’enseignement qui est le plus gagnant pour chacun, cela couterait beaucoup trop cher en termes de ressources. On peut par contre constater que ce modèle est très injuste pour les personnes avec des besoins particuliers.

Et donc, la crise ?

Pour revenir à la question de départ, « est-ce que les universités ont perdu leur âme ? », je ne peux fournir de réponse satisfaisante. Depuis 1980, et même avant, c’est le modèle de l’université entrepreneuriale qui surplombe. De plus, je n’ai pas l’impression qu’elle peut faire autrement pour rester dans la course. J’ai la vive impression que les universités doivent s’adapter aux besoins pressants de la mondialisation et du besoin d’unification de la science, plutôt que de s’adapter au besoin des étudiants.

Je crois que ces gens, que je nomme affectueusement déserteurs, ont quitté, car ce modèle ne leur convenait pas, tout simplement. Il ne faut quand même pas les oublier, mais plutôt réfléchir aux angles morts de ce modèle avant de prendre une décision. Après tout, c’est peut-être nous qui sommes trop naïfs de penser que l’université est un lieu de développement de soi plutôt qu’un lieu d’enseignement.

Sources :

Beaumont, Keith. « La place de la théologie dans un cursus universitaire selon L’Idée d’université de John Henry Newman », Revue des sciences philosophiques et théologiques, vol. 92, no. 3, 2008, pp. 637-649.

Denman, Brian D. « Comment définir l’université du XXIe siècle ? », Politiques et gestion de l’enseignement supérieur, vol. no 17, no. 2, 2005, pp. 9-28.

Gusdorf, Georges. « II. Brève histoire de l’idée et de l’institution universitaires », , L’université en question. sous la direction de Gusdorf Georges. Presses Universitaires de France, 2019, pp. 13-74.

Mercier, Arnaud. « Drifts of universities, perils of academics » . Questions de communication, no 22, décembre 2012, p. 197‑234. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.6903.

Schaeffer, Véronique. « L’université entrepreneuriale : éléments historiques et débats », Marché et organisations, vol. 34, no. 1, 2019, pp. 87-108.

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