EDITORIAL — L’humain approximatif: Les sauveteurs du monde

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Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante
Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante

Il y a avait, au début des années 2000, une série télévisée pour enfant qui s’intitulait Les sauveteurs du monde. Faisant fi de tout danger, une équipe d’intervention munie d’énormes pieds venait secourir les personnes en danger.

Je ne parlerai toutefois pas de cette série dans mon article. Je compte plutôt utiliser le concept de «sauveteur du monde» à l’intérieur d’un phénomène, le «volontourisme». Une mode dans l’industrie du voyage et du tourisme, quand le capitalisme fait rimer tourisme et humanitaire.

«Quand les Blancs sauvent le monde»

Pour reprendre la formule des Brutes, car moi aussi, je ressens un inconfort terrible lorsqu’une personne sans qualification me parle de son voyage «humanitaire». Je me pose toujours un tas de questions. D’abord, cette personne est-elle consciente de son privilège de pouvoir seulement voyager? Ensuite, est-elle au courant que la situation précaire du pays visité n’est pas une attraction? Finalement, quelle utilité peut avoir un jeune sans aptitude particulière dans ce type de voyage?

Il y a une énorme différence entre un organisme comme Médecins Sans Frontière et les publicités de voyages humanitaires brochées sur les babillards de l’université. Je comprends tout à fait l’importance de l’implication de spécialistes comme les médecins, les psychologues, les infirmier.ère.s, etc., dans certains programmes humanitaires. Je vois par contre difficilement l’utilité d’une personne, sans qualification, aller aider des régions du monde où le taux de chômage des 15 à 24 ans joue entre 10 et 60%.

Quand le capitalisme fait rimer tourisme et humanitaire

La Presse a fait une enquête à ce sujet, qu’elle a publié au mois de janvier 2016. Je vous invite à la lire par devoir de conscience. On y apprend que certains orphelinats du Cambodge sont créés dans le but d’attirer des «sauveteurs du monde». Une étude datant de 2011 de l’Unicef démontre qu’une bonne partie des enfants ont été volés à leurs parents. Une fois rendus sur place, les «volontouristes» se contentent de passer la journée avec les enfants ou de faire des tâches qui seront éventuellement à refaire pour les prochain.e.s visiteur.se.s. Tout ceci est un marché extrêmement lucratif: «L’objectif d’une agence de voyages n’est pas d’avoir un impact quelconque, mais de vendre un produit. Elle n’a même pas intérêt à ce que la situation change, puisqu’elle doit s’assurer que le produit reste disponible. La misère, source de profit, est donc entretenue.», selon Pierre de Handscutter, directeur de l’Organisation non gouvernementale (ONG) franco-belge Service volontaire international.

Du «volontouriste» à la philanthropie

De plus, la présence des «volontouristes» nuit au développement des petites régions. Il est plus économique d’utiliser cette main-d’œuvre pour les organismes sur place que d’engager des habitants de la région. Ce n’est pas qu’en voyageant que les «sauveteurs du monde» nuisent, mais c’est aussi par l’entremise des dons. Lorsqu’on envoie de l’argent, une grande part sert à rembourser les frais de gestion de l’organisme humanitaire. Ce qui fait qu’une bonne partie des sommes amassées demeure dans le pays des donateurs. Quand l’argent arrive enfin dans le pays, il faut payer (soudoyer) les milices et/ou les fonctionnaires qui vont ensuite (peut-être) faire passer les convois d’aide.

Même quand l’argent arrive directement, l’aide affecte généralement les initiatives et les économies locales. La Somalie est un bon exemple de pays affaibli non seulement par la guerre, mais aussi par l’aide humanitaire. Les agriculteurs locaux disparaissent, ne pouvant compétitionner les prix de l’aide alimentaire. Il est en effet difficile de rivaliser contre des produits gratuits.

Une bonne partie des enfants ont été volés à leurs parents…

De plus, les organismes viennent souvent à outrepasser des compétences gouvernementales. Cela a pour effet de diminuer le pouvoir local et la confiance du peuple envers l’administration: «L’aide humanitaire est le moyen le plus efficace (et le plus rentable) dont disposent les pays donateurs étrangers pour contrôler d’autres pays sans être accusés de colonialisme.».

Pour en finir avec le néo-colonialisme

Je ne veux pas me complaire dans le cynisme, mais les «voyages» humanitaires comblent plus un besoin narcissique qu’un besoin réel. Les «sauveteurs du monde» s’offrent un petit plaisir bourgeois en allant se sortir de leur zone de confort l’instant de quelques jours. Nous devrions tous réfléchir aux répercussions du type de tourisme auquel on participe.

Si l’on souhaite réellement améliorer la planète, c’est toujours à l’échelle locale que les actions sont les plus efficaces. Même si ce n’est pas autant sexy d’aller donner du temps à l’aide au devoir ou dans le centre de distribution alimentaire au coin de notre rue. Les photos seront peut-être moins belles que de reconstruire une école au Guatemala. C’est à croire que notre misère était moins exotique… N’empêche que c’est la solution à long terme pour un avenir meilleur. C’est de cette manière que la qualité de vie de notre région va s’améliorer et que les pays en voie de développement pourront s’émanciper.

«Il faut  »désoccidentaliser » l’aide, soutenir davantage le développement des capacités locales d’intervention, transférer les ressources et les expertises, y compris le pouvoir de décision, dans les communautés qui en ont besoin.», selon François Audet, professeur du Département de management et technologie de l’Université du Québec à Montréal.

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