Étudier en sciences infirmières en pandémie: «Le COVID a le dos large»

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Entre formation à distance et milieux de stage imprévisibles, les étudiantEs en sciences infirmières ont dû s’adapter aux nouvelles modalités d’enseignement de l’UQTR. Crédit: Unsplash
Récemment, l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) a publié son rapport statistique sur l’effectif infirmier 2019-2020. Dans ce document réalisé par Daniel Marleau, l’analyste de l’ordre, on y mentionne qu’«[en] plus de leur formation initiale, bon nombre d’infirmières et infirmiers poursuivent des études universitaires en sciences infirmières après l’obtention de leur permis.» Pour l’année 2019-2020, ce serait 48% de l’effectif qui détiendrait un baccalauréat en sciences infirmières. Comme il est possible de l’imaginer, une certaine partie des 77 000 membres de l’effectif de l’OIIQ est composée d’étudiants et d’étudiantes universitaires qui ont obtenu leur droit d’exercice, mais qui désirent se spécialiser un peu plus.
Le Zone Campus s’est entretenu avec une dizaine d’étudiantEs inscritEs au baccalauréat en sciences infirmières à l’UQTR afin d’en savoir plus sur leur réalité en temps de pandémie. En raison de la délicatesse des sujets abordés dans les prochains paragraphes, ils et elles ont préféré se confier sous le couvert de l’anonymat. Tandis que certainEs avaient peur d’éventuelles représailles de la part de la direction du programme, d’autres craignaient de créer des frictions au sein de leur milieu de stage.

Un cheminement restrictif

La formation initiale du baccalauréat en sciences infirmières s’étend sur une durée de trois ans. Contrairement à d’autres programmes de premier cycle, le baccalauréat en sciences infirmières n’est offert qu’à temps plein et il serait impossible d’échouer un cours sans retarder sa graduation; considérant que les cours ne sont offerts qu’annuellement, les étudiantEs qui échouent un cours se retrouveraient en bris de cheminement. Les étudiantEs dans cette situation seraient donc contraintEs de continuer leurs études à temps partiel, et ce, avec toutes les complications que cela implique. Il ne serait pas possible non plus d’abandonner un cours; il faudrait choisir entre le délaisser en priorisant d’autres cours ou bien avoir un échec.

 «Je ne connais personne qui veut aller travailler comme infirmière en ce moment. […] On se fait pousser par l’école […], on arrive pour travailler sur le plancher, tout le monde est à bout, il y a tout le temps des problèmes, des collègues qui pleurent, mais toi tu ne peux pas être fatiguéE parce que tu es jeune pis étudiantE. […] C’est invivable comme situation, on a l’impression d’être une machine qui doit fonctionner sans arrêt.»

À la session d’automne 2020, en raison des délais créés par la pandémie de la COVID-19, les étudiantEs en bris de cheminement auraient été délaisséEs par la direction du programme. Même si la direction leur aurait fourni une nouvelle grille de cheminement ajustée en fonction du ou des cours échoué(s), celle-ci comprendrait plusieurs conflits d’horaire; comme l’explique une étudiante, «c’est impossible d’assister à quatre cours en même temps sur Zoom.» Il serait d’autant plus difficile pour les étudiantEs ayant des enfants de suivre la formation initiale; jongler famille, travail et études serait l’un des principaux défis de cette formation.

Une première année chargée

Un simple coup d’œil à la grille de cheminement de la formation initiale suffit pour comprendre que le baccalauréat en sciences infirmières est différent des autres programmes de formation du premier cycle; la première année, les étudiantEs doivent suivre un total de 21 cours, soit 10 à la session d’automne, 9 à la session d’hiver et 2 à la session d’été. La première année serait la plus «importante» du baccalauréat dans la mesure où les étudiantEs y apprennent l’ensemble des connaissances nécessaires à la suite de leur parcours; toutefois, en raison de l’impressionnante charge de travail, la première année en sciences infirmières ne serait «pas vivable» selon les dires d’une étudiante.

Les membres de l’Association des étudiantEs en Sciences Infirmières semblent être particulièrement essoufléEs en cette session d’automne 2020. Crédit: Gracieuseté

Sachant que les étudiantEs en sciences infirmières qui ont commencé leur cheminement à l’automne 2020 reçoivent la théorie principalement à distance, certainEs se demandent si ils et elles auront reçu une éducation de qualité comparable à celle reçue par les cohortes précédentes; considérant que ces étudiantEs devront éventuellement administrer des soins de santé à des personnes dans le besoin, il serait impératif qu’ils et elles aient bien acquis toutes les connaissances nécessaires, et ce, même si les cours sont offerts à distance.

Une session à distance

Une étudiante nous confie qu’il serait excessivement difficile de se motiver pour ses cours en ligne: «C’est vraiment difficile de faire 8 heures de cours en Zoom et ça continue encore à la prochaine session avec trois cours de 3 heures dans une même journée. On a eu la chance d’avoir des laboratoires en présentiel, mais on n’a pas pu voir la réanimation en laboratoire d’anatomie, on n’a pas pu interagir avec des bébés ni des enfants. On écoute des vidéos et on fait semblant. C’est vraiment difficile. Le bac initial était déjà difficile, mais c’est mille fois pire avec la pandémie.»

Une seconde étudiante va dans le même sens: «Presque tous nos cours sont en ligne via Zoom. Nous tirons de l’arrière dans la matière dans tous les cours, donc nous n’avons pas le temps de voir toute la matière nécessaire. Certains professeurs nous donnent donc cette matière à voir en autoapprentissage dans nos « temps libres ». Cette matière se retrouve généralement à l’examen, et ce, même si nous l’avons très peu abordé lors des conférences Zoom.»

Des placements de stage à la dernière minute

Cette session-ci, en plus de devoir suivre leurs cours à distance, plusieurs étudiantEs en sciences infirmières avaient un stage à compléter. En raison de la situation entourant la pandémie de la COVID-19, plusieurs étudiantEs ont peiné à se trouver un placement de stage. En effet, la date de début de stage aurait été repoussée d’un mois puisqu’une majorité d’étudiantEs n’avaient pas de préceptrice ou de précepteur (c’est-à-dire une infirmière ou un infirmier expérimentéE qui fait office de mentorE pour toute la durée du stage); devant terminer leur stage le plus rapidement possible, ce retard aurait forcé certainEs étudiantEs à rattraper le temps perdu en faisant des doubles quarts de travail.

Plusieurs étudiantEs auraient aussi été forcéEs à poursuivre leur stage après la date de fin de session. Parmi ces étudiantEs, plusieurs ont une préceptrice ou un précepteur qui ne travaillent que trois jours par semaine et parfois en même temps que les cours ou examens; si ils et elles n’ont pas fini leur stage d’ici le 23 décembre, ils et elles devront le continuer au mois de janvier.

« On travaille dans le domaine de la santé, on ne finit jamais à l’heure. »

UnE étudiantE nous mentionne que «les stages sont difficiles parce qu’on a des préceptrices qui font du temps partiel et qui se font déplacer sur des unités COVID [ce qui fait en sorte qu’on perd la préceptrice et qu’il faut en trouver une autre]». En plus d’être disponible sept jours sur sept pour les stages et de suivre leurs cours en ligne, les étudiantEs se feraient dire «de se débrouiller nous-même et de se trouver nous-même une autre préceptrice, mais quand des étudiants font des démarches, ils se font réprimander par la direction.» Une autre étudiante nous explique que les stages, qui ne sont pas rémunérés, ne finissent jamais à l’heure prévue.

Une direction de programme qui ne fait pas l’unanimité

La transition des cours universitaires en mode présentiel aurait été un processus complexe pour l’ensemble des départements de l’université. UnE étudiantE en sciences infirmières souligne cependant que «le COVID a le dos large».

«Cette session est la pire de toutes, la gestion des stages n’a jamais été aussi mal. On se fait tout le temps dire qu’ils vont trouver des solutions, mais finalement c’est à la dernière minute et on écope pour la mauvaise gestion. C’est sûr que c’est plus difficile de placer des étudiants avec le COVID, mais le COVID a le dos large.»

Plusieurs étudiantEs avancent que le corps professoral est composé d’individus dévoués et qui auraient à cœur le bien-être des étudiantEs: «Je dirais que les profs nous montrent un bon support et tentent du mieux qu’ils le peuvent pour nous rassurer. [I]ls ont à cœur qu’on atteigne les exigences pour les stages. Ils donnent donc cœur et âme pour qu’on atteigne ces objectifs à temps.»

Pour ce qui est de la direction, les étudiantEs sont nombreux à pointer son manque d’ouverture et d’empathie ainsi que son attitude bureaucratique: «La direction ne nous montre absolument aucun support, bien qu’ils se plaisent à dire qu’ils sont là pour nous et prennent les décisions pour nous. […] Finalement, dès qu’on fait quelque chose qui ne leur plait pas, ils nous menacent de nous mettre des savoirs-êtres inappropriés dans nos stages. On est coincés entre notre désir de réussir et notre besoin de s’exprimer.»

Une santé mentale précaire

La situation actuelle, qui aurait un impact sur plusieurs aspects de la vie de la communauté universitaire, se ferait ressentir jusque dans les CISSS/CIUSSS; quelques étudiantEs en sciences infirmières mentionnent ressentir une pression de travailler plus dans le milieu de la santé. Que ce soit le gouvernement qui les encourage à faire plus d’heures ou les CISSS\CIUSSS qui les pensent moins occupéEs en raison de la session à distance, les étudiantEs concernéEs stipulent que «l’université n’est aucunement accommodante».
Il serait temps, selon certainEs étudiantEs, de repenser la structure du baccalauréat en sciences infirmières; l’épuisement et le surmenage des étudiantEs, et ce, avant même d’avoir commencé à oeuvrer officiellement dans le milieu de la santé, ne serait pas une option envisageable pour assurer leur bien-être.

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