Galerie R3: La Nuit des idées (NDI) | «PROCHES›

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Image tirée de la performance «Dialogues sonores» de Bernard Pourrière et Colette Colomb | Photo: ALebeau

Le 28 janvier dernier se déroulait la Nuit des idées 2021. Cette édition a eu pour ligne directrice le mot «Proches». Partout dans le monde, sur une période de 24 heures, des événements virtuels ont vu le jour. Au Québec, six villes étaient partenaires: Montréal, Trois-Rivières, Sherbrooke, Québec, Lévis et Chicoutimi. Des événements ont été organisés par la Galerie R3, la Galerie de l’UQÀM, la Maison de la littérature, le Festival Québec BD, le Lobe et le Théâtre des Petites Lanternes et bien plus.

«Proches»: qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui?

Cette année, en raison de la pandémie, la ligne directrice «Proches» a permis «de questionner la transformation profonde de nos rapports à l’espace et aux mobilités, les nouvelles solidarités que cette crise sanitaire a pu permettre de construire, ou encore la place prépondérante du numérique, qui change de façon durable notre vision du monde», lit-on sur le site de France Canada Culture. Partout à travers le monde, les partenaires devaient présenter leur vision de ce mot.

La Galerie R3 et le Groupe URAV, en collaboration Consulat Général de France à Québec, ont axé leurs réflexions sur la phrase suivante : «Je est ailleurs, le centre est ici»Les commissaires, Philippe Boissonnet – directeur du Groupe URAV – et Lorraine Beaulieu – responsable de la Galerie R3 – ont fait appel à des théoricien.ne.s, des chercheur.euse.s et des artistes. À leur façon, les invité.e.s ont su participer aux réflexions en nous proposant leur point de vue.

Déjà, au cours de la dernière édition, la Galerie R3 et le Groupe URAV avaient proposé une thématique qui s’encrait autour de l’humain.e et de son rapport à l’environnement. Paul Ardenne avait souligné l’urgence d’agir, en tant que sujet, face aux changements climatiques. Cette année, il y a eu une continuité obligée de cette thématique. La pandémie actuelle – en considérant les changements de société qu’elle suscite – s’est retrouvée être au coeur des présentations.

Conférences, discussions, performances et lancement

L’événement s’est divisé en deux parties. En avant-midi, il y avait des conférences de Nicolas Bourriaud, directeur du MO.CO et critique d’art, Derrick de Kerckhove, théoricien des médias, et Hervé Fischer, artiste-philosophe. Elles ont été suivies d’une période de discussion avec les conférenciers invités.

En après-midi, il y a eu le visionnement des performances de Bernard Pourrière et Colotte Colomb, artiste et musicienne, Christine Palmieri, artiste et poète, ainsi que Slobodan Radosavljevic, artiste et enseignant à l’UQTR. Pour clore l’événement, Louise Boislcair a fait le lancement de son tout récent ouvrage Art écosphérique : de l’anthropocène… au symbiocène, troisième volume de la trilogie L’expérientiel, publié chez L’Harmattan. Karine Bouchard, historienne de l’art et commissaire indépendante, fût la modératrice de l’événement.

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«Quel mode relationnel de l’art actuel à l’anthropocène?»

Tout d’abord, les trois conférences ont permis de créer des liens entre l’humain.e et son environnement. Nicolas Bourriaud a initié le sujet en présentant «Quel mode relationnel de l’art actuel à l’anthropocène?». Au cours de sa conférence, il a soulevé l’idée qu’il y avait actuellement une crise de l’espèce humaine, soit celle de la difficulté de se représenter. Nous sommes habitué.e.s à une représentation classique de l’être humain.e, «une figure sur un fond». Or, «cette simple formule-là est devenue problématique», affirme Nicolas Bourriaud.

Cette problématique l’amène d’ailleurs à repenser ses thèses, dont celles dites dans Esthétique relationnelle. Déjà, dans cet ouvrage, il avait remarqué que, d’une certaine manière, «les artistes s’adress[e] à un dehors, […] les passants, les voisins, par exemple». Aujourd’hui, les artistes «se tournent vers d’autres dehors, comme les animaux ou les végétaux», exprime-t-il. Ces autres possibles n’avaient pas été pris en compte au moment où Esthétique relationnelle a été rédigé. On n’en était pas encore là, l’urgence climatique ne se faisait peut-être pas assez ressentir.

Pour revenir à la problématique de départ, soit celle de l’espèce humaine et sa difficulté de se représenter, il fait appel à une pensée inclusive. «La pensée inclusive, c’est l’idée qu’on ne peut plus regarder le monde à travers une vitre, l’artiste est là pour cadrer, ça montre que la question, que le rapport entre l’artiste et le monde, est un rapport d’immersion. […] Nous sommes immergés dans un espace». Alors, «qu’est-ce qu’on cadre?», lance-t-il.

«Le message de la transformation numérique»

Derrick de Kerckhove amorce sa conférence avec la phrase «Je est un autre» de Rimbaud (célèbre phrase issue d’une lettre adressée à Paul Demeny du 15 mai 1871). Il part ensuite du postulat que l’alphabet a installé le «je». Le «moi», dans la culture occidental, «est central», affirme-t-il. Aujourd’hui, à l’ère du numérique et du virtuel, il observe un changement du sujet. Selon lui, la transformation numérique, de même que la physique quantique, remet en question le statut du «je». «L’extériorisation de nos fonctions cognitives est en train de se produire», souligne-t-il, ce qui est inquiétant.

L’alphabet – avec la lecture – a eu un impact sur l’extériorisation d’une fonction cognitive, soit celle de la mémoire phénoménale. Les gens peuvent désormais compter sur la «lecture» pour retrouver cette mémoire. Aujourd’hui, les gens compte aussi sur des appareils numériques. Il fait d’ailleurs référence aux assistant numériques comme «Siri» ou «Replika». D’une part, il observe une extériorisation de certaines fonctions cognitives, plus particulièrement «le contenu» et non la mémoire. D’autre part, il remarque une augmentation de ces mêmes fonctions par les appareils numériques et la physique quantique. Ainsi, il amène l’idée que «la transformation numérique provoque le dérèglement de tous nos sens» et produit une crise épistémologique. Au cours de sa conférence, il définira cette crise et offrira des pistes de solution.

«La condition planétaire»

L’artiste-philosophe débute sa conférence avec l’idée que nous sommes aujourd’hui dans «une écologie planétaire» et non dans la «condition postmorderne» de Lyotard. Il poursuit ce que disait Derrick de Kerckhove, soit que nous sommes dans une période de grands bouleversements anthropologiques. Aujourd’hui, «contrairement à ce que disait […] Darwin, nous ne progressons pas par adaptation», mais «par divergence, par rupture». Par exemple, un tout petit virus invisible «est capable de mettre à mal notre anthropocène», souligne-t-il.

«Nous sommes dans un moment de rupture majeure, […] tout notre système de référence et de liens est mis à mal et il faut découvrir quelles sont les nouveaux liens et quelles sont les nouvelles représentations du monde que nous allons être capable de dégager dans cette sorte de table rase», ajoute-t-il se référence, entre autres, aux nombreux comportements violents observés dernièrement aux États-Unis sous l’ère de Trump. De ce fait, la conscience planétaire crée, selon lui, «une révolution des regards». Au cours de sa conférence, il a définit ce qui caractérise ce qu’il appelle la «condition planétaire» et en quoi il est important d’avoir une «conscience planétaire» aujourd’hui.

«La révolution des regards»

Les performances, quant à elle, ont permis de faire vivre des expériences artistiques, et ce, même en mode virtuel. Les oeuvres-performances ont toutes été réalisées au cours du confinement et se présentaient sous forme de vidéos. Il était donc intéressant d’entendre ce que les artistes invitées avaient à raconter à propos de leur création en contexte bien différent qu’est celui de la pandémie. Bernard Pourrière et Colette Colomb ont réalisé «Dialogues sonores» à distance. Ce projet les ont amené à «réfléchir différemment, […] dans un autre rapport au temps», affirme Bernard Pourrière. Il ajoute qu’il et qu’elle ont du suivre un «protocole établit» afin de faciliter le travail à distance et le rendre concret.

Dans le cas des trois performances, les vidéos et les sons se prêtaient bien au numérique (même s’il reste toujours un creux dans l’expérience numérique versus l’expérience physique). Plusieurs artistes, dont ceux et celles invité.e.s, en viennent au même constat : les limites du numérique. Christine Palmieri, en prenant en exemples les performances, ajoute qu’«il faut être dans l’espace pour ressentir le son dans le corps». Le virtuel impose donc des limites ; bien souvent, l’expérience virtuelle n’est «totale».

Il semblerait que l’art, aujourd’hui, de même que la philosophie, pourrait nous aider à concevoir le monde autrement afin de mieux l’habiter. Or, tâchons de ne pas oublier que «l’art ne devrait jamais donner les réponses, nous avons besoin d’ouvrir (et c’est là la révolution des regards)», dit Hervé Fischer.

 

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