Jacques Charbonneau et Tom Carpenter: Copie Art à la Galerie R3

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Vue sur les oeuvres de Jacques Charbonneau | Photo: A. Lebeau

Du 17 septembre au 16 octobre 2020, la Galerie R3 présente l’exposition Portraits analogiques et numériques des artistes Jacques Charbonneau (QC) et Tom Carpenter (USA). Dans un style Copie Art, on y retrouve des portraits créés avec différentes technologiques des années 80-90 comme le thermocopieur Sharp CX 500 ou la xérographie.

En raison des mesures sanitaires, il n’y a pas eu de vernissage, mais l’artiste Jacques Charbonneau était présent pour l’ouverture de l’exposition. Il a commenté ses oeuvres en expliquant ses différents procédés techniques et ses intérêts de création, mais aussi en remettant dans son contexte d’origine la création de ses oeuvres dans les années 80-90. Pour sa part, l’artiste américain Tom Carpenter n’a pu être présent sur les lieux, mais il reste disponible virtuellement pour toutes questions, souligne Lorraine Beaulieu, directrice de la Galerie R3.

Jacques Charbonneau: pionnier de l’art photocopie au Québec

Jacques Charbonneau a fait la découverte du Copy Art à New York dans les années 80. Il a exposé des photos-montages à la West Broadway Gallery et c’est lors de cette exposition qu’il découvrit le Copy Art. Fasciné par cette nouvelle technologie, il créa le Centre Copie-Art (situé à l’époque sur la rue Ontario Est à Montréal). En créant ce centre, il a pu y faire introduire un photocopieur couleur. Pour obtenir des subventions du Conseil des arts du Canada, «le Centre Copie-Art devait servir au niveau de la culture», dit Jacques Charbonneau. Son équipe et lui a ainsi instauré des résidences d’artistes et c’est devenu un lieu important du Copie Art du Québec. Il y a rencontré de nombreux artistes, comme Pierre Ayot et Philippe Boissonnet.

«À l’époque, on était nulle part»

-Jacques Charbonneau

Dans les années 80-90, le Copie Art était un mouvement émergent. «S’il n’y avait pas eu le Centre Copie-Art au Québec, il n’y aurait pas eu ce mouvement au Québec», affirme Jacques Charbonneau. Le Conseil de la gravure du Québec ne savait pas comment les catégoriser. Le Copie Art ne cadrait ni dans la gravure, ni dans la photographie. «À l’époque, on était nulle part», ajoute l’artiste. Aujourd’hui, on réalise que le Copie Art représente peut-être le moment charnier entre la gravure et le numérique d’aujourd’hui. «On était des pionniers […], je suis fier de le dire», dit Jacques Charbonneau.

Qu’est-ce que le Copie Art?

Le Copy Art, appelé Copie Art au Québec, est une forme d’art qui utilise la copie comme procédé technique. Or, cette définition semble assez vague. L’artiste Jacques Charbonneau a lui-même eu recours à différentes technologies qui, chacune d’entre elles, relèvent du Copie Art. En 1982, l’artiste et chercheur Philippe Boissonnet – directeur du Groupe URAV de l’UQTR -, se posait déjà des questions quant à son statut. «Son identité lui sera certainement difficile à acquérir, car il [l’art reprographie] se situe au croisement de nombreuses pratiques», écrit Philippe Boissonnet dans le Cahiers des arts visuels (1982, p. 17). Pourtant, encore aujourd’hui, son statut semble ambiguë. On peut se demander: «Comment les historien.ne.s de l’art analyseront ce mouvement des années 80-90 au Québec?» Il reste encore du travail à faire, à écrire.

Un des ancêtres des nouvelles technologies

Quel est son rapport à l’estampe, à la photographie et à Photoshop? Il y a certes des liens à y faire. Prenons comme exemple Série Autroportaits (voir photo ici-haut). L’artiste photocopiait les personnes qui passaient au Centre Copie Art pour faire des copies (photocopies de documents, par exemple). Certaines d’entre elles, pour ne pas dire la plupart, étaient des inconnu.e.s.

Ces autoportraits ont été pris à l’origine en 1985 par des captations xénographiques. Dans le cadre de l’exposition, l’artiste les a numérisées ; il en résulte des imprimées aux jets d’encres (2020). D’une part, les autoportraits rappellent la photographie, voire même l’égoportrait – communément appelé le selfie. Ils ont été pris grâce à un photocopieur. Les gens plaçaient leur visage sur le photocopieur. Le processus durait environ quinze secondes, rappelle l’artiste. Il y avait trois étapes de reprographie: une pour le magenta, une pour le jaune et une pour le cyan. Si on compare à la photographie d’aujourd’hui, plus souvent instantanée si l’on pense aux selfies, quinze secondes, c’est très long. Bien que cette approche est très près de celle du selfie, les rôles étaient partagés. L’artiste Jacques Charbonneau appuyait sur le bouton du photocopieur, mais les personnes se positionnaient sur la plaque du photocopieur comme elles le voulaient. Le geste créateur était ainsi partagé, bien que le rôle le plus important appartenait à l’artiste.

D’autre part, n’y a-t-il pas là aussi un geste du Copie Art, de copier soi-même son travail dans le but de leur donner de nouvelles mises en oeuvre? Jacques Charbonneau a eu recours aux nouvelles technologiques pour les agrandir et leur donner de nouvelles mises en oeuvre. Il a numériser les originaux (captations xérographiques) pour ensuite les recadrer, les agrandir puis les imprimer. C’est le résultat de cette «deuxième manipulation» qui est présenté dans l’exposition.

Tom Carpenter

Vue sur les oeuvres de Tom Carpenter | Photo: A. Lebeau

Malgré les nouvelles technologies d’aujourd’hui, Tom Carpenter utilise volontairement des technologies «dites anciennes» pour créer des oeuvres en 2020. On peut penser que les oeuvres Marilyn Moon, Portrait of Mary with the insert track, Elena, Kendra #2, Malisa, Lexi, Portrait of Mary with the insert track #2 et Kamba ont été réalisées par la photographie, mais leur procédé est beaucoup plus complexe.

Variations

Variation de Mona Lisa (entre 1985-2018), 2018 | Photo: A. Lebeau

Le Copie Art et le Pop Art ont vu le jour presque dans les mêmes années. Dans la démarche de création de Jacques Charbonneau, on peut y voir des similitudes, notamment sur la notion du multiple et de la variation. Comme Andy Warhol, l’artiste faisait des variations (par exemple celles de Marilyn Monroe de Warhol). «Il [Andy Warhol] m’a inspiré, on peut dire ça», souligne Jacques Charbonneau. «J’aime prendre une image, puis la transformer, […] comme la Mona Lisa» (voir photo ici-haut), ajoute l’artiste. L’oeuvre Dégénérescence d’une figure (1982-1986) résulte aussi de cette idée de variation. À l’aide de l’appareil analogique historique Xerox 6500, l’artiste a copié 325 fois une même image. On y perçoit ainsi une dégénérescence de l’image. Il a fait la copie d’une copie pour en arriver au degré zéro. La Galerie R3 en présente un extrait de 136 impressions xérographiques. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. «La copie sera toujours la même chose. C’était un défaut de l’appareil à l’époque, mais elle [l’appareil] n’existe plus aujourd’hui», souligne Jacques Charbonneau.

Vue rapprochée sur l’oeuvre Dégénérescence d’une figure | Photo: A. Lebeau

Qu’en est-il aujourd’hui?

Le Conseil de la gravure du Québec, crée en 1978, deviendra le Conseil québécois de l’estampe (CQE) en 1983, puis c’est aujourd’hui le Regroupement pour la promotion de l’art imprimé (ARPRIM) qui prend la relève. C’est pour répondre à de nouveaux mandats que ARPRIM pris la relève en 2005. Or, plusieurs artistes utilisent encore les anciennes technologies, comme Tom Carpenter et Jacques Charbonneau. L’exposition Portraits analogiques et numériques en est la preuve. Elle nous permets de de se situer à mi-lieu entre les années 80 et aujourd’hui. Une forme d’hybridation.

Comment se fait-il que les cours d’histoire de l’art – autant dans les cégeps que les universités – ne font pas mention du Copie Art au Québec? Il y a forcément une faille, et l’exposition est là pour nous la rappeler.

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