Je me souviens… Au pouvoir, citoyens!: Ode au sacre, asti de tabarnak!

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À l’occasion des représentations théâtrales de Sauce Brune ce mois-ci à Trois-Rivières, je me permets de tenir cette joyeuse promesse de vous parler des particularités langagières des Québécois(es). Brève réflexion sur le joual et ses multiples usages.

6 septembre 1960: Juste à temps pour la rentrée scolaire, Jean-Paul Desbiens (1927-23 juillet 2006), alias le frère Pierre-Jérôme, professeur de philosophie de 33 ans à l’Académie commerciale des frères maristes de Chicoutimi, publie les Insolences du Frère Untel qui dénonce la qualité de la langue de son temps et l’usage trop répandu du joual chez ses élèves. Réédité une bonne douzaine de fois en quelques mois, ce petit livre deviendra un véritable bestseller avec plus de 100 000 copies vendues.

Faisant état de la piètre qualité du français parlé par la jeune génération d’alors, qu’il qualifiait de «joual» (corruption ou déformation du mot «cheval»), le Frère Untel dénonçait fortement cette «langue bâtarde», alors que les élèves lui répondaient fièrement: «On est fondateurs d’une nouvelle langue»! Et cette langue survit toujours aujourd’hui.

Dès 1966, deux ans avant le célèbre Ostidsho de Robert Charlebois et de ses charmants compagnons ainsi que Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, le groupe humoristique les Cyniques – qui utilisent «l’humour comme arme de réflexion massive» – défiait les tabous sociaux de l’époque en créant un excellent sketch sur un savoureux cours de sacre:

1 – Si vous vous promenez un jour avec un ami dans les Alpes suisses, ne dites pas «c’est une sacrament de belle montagne», dites plutôt «c’est une calvaire de belle montagne!».

2 – Voici les sacres recommandés par l’Académie française cette semaine: «d’abord le sacre combiné, crisse de calice, puis le sacre matinal, ostitus».

3 – Le sacre peut servir à la fois de nom, de prénom, d’adjectif, de verbe et d’adverbe. Ainsi, la phrase suivante «Jean, qui était irrité, a expulsé Jules violemment» deviendra… et là c’est l’élégance pure: «Le sacrament qui était en calvaire a calissé l’asti en tabarnak

Une histoire de blasphèmes

En réalité, il faut voir derrière le sacre une signification cachée qui se révèle dans l’inconscient. Selon le professeur et historien trifluvien René Hardy, le blasphème est un trait culturel et identitaire spécifique au Québec. Alors qu’on jure dans le reste de la francophonie, on sacre au Québec, c’est-à-dire qu’on utilise des jurons religieux. Dans les autres pays, c’est plutôt la scatologie ou la sexualité explicite/déviante qui sont utilisées comme thèmes plutôt que notre «gout» des objets de la liturgie catholique d’où proviennent, par déformation, la plupart des jurons propres à notre patrie: baptême (Ti-Mé Paré sors de ce corps!), câlisse, calvaire, crisse, ciboire, ostie, sacrament, saint-simonaque, tabarnak, viarge, etc.

À la fois interjection et intensif, sacrer était un blasphème au 19e siècle, tout comme «maudire» de nos jours. Depuis, l’usage s’est généralisé chez les sexes, alors qu’il était auparavant réservé aux hommes. Toujours selon René Hardy, qui prépare d’ailleurs un ouvrage sur ce sujet fascinant, facette de notre identité collective, il y a eu au Québec au moins 30 procès entre 1800 et 1930 concernant le blasphème! Non seulement notre langage est original, mais il est exclusif. Les sacres sont devenus une manière populaire pour les habitants du Québec de se reconnaitre entre eux. Ce n’est pas pour rien que les Québécois(es) se font appeler «los tabarnacos» lorsqu’ils sont en vacances au Mexique…

Pour Freud, le sacre est la révélation d’un tabou, et a donc un effet libérateur et apaisant, en faveur du cadre social. Ainsi, le sacrage est une forme de contestation afin de transgresser l’ordre social, notamment religieux, qui a largement dominé la société québécoise, de la Nouvelle-France à la glorieuse Révolution tranquille des années 1960.

Par contre, plusieurs jurons sont de simples dérivés de ceux préexistants (interdits) qui s’avèrent plus légers, ou encore plus «acceptables» socialement parlant et qui peuvent épicer bien des conversations:batèche, batinse, bonyeu, bozwell, câliboire, câlique, câline, calvasse, calvince, carrosse, christophe, ciarge, cibole, clif, cristi, jériboire, jéritole, joual vert, mautadit, mosusse, ostinâtion, ostindebeu, sacrifice, saint-crème, sainte-bénite, tabarnache, tabarnouche, tabarouette, torpinouche, torrieu, torvis, verrat, viande à chien, etc. Le plus beau, c’est que chacun d’entre eux peut se jumeler aux autres! C’est ainsi qu’on entend parfois des expressions du genre «ostie de crisse de calice de tabarnak». D’ailleurs, je me souviendrai toujours de mon prof d’arts plastiques en secondaire un qui se fâchait en disant poétiquement «austin-de-bœuf-de-cacaris-de-verra-de-gazette»…

Le sacre est la révélation d’un tabou et a donc un effet libérateur et apaisant.

Quand le joual devient omniprésent

De nos jours, ce sont surtout les humoristes, de Mike Ward à Jean-François Mercier en passant par Patrick Huard et Guillaume Wagner, ou bien les chanteurs de métal qui utilisent le joual à satiété. Même Guy Nantel, dans son très récent spectacle Corrompu, termine par un dernier numéro élogieux consacré au juron québécois et à ses multiples formes (verbe, sujet, objet, adverbe, qualificatif, complément, interjection). L’humoriste apprend notamment à son public comment utiliser et conjuguer correctement les sacres!

Des militants tels que Michel Chartrand n’hésitaient pas pour dire un bon sacre bien placé. Les films de Xavier Dolan ne sont pas non plus étrangers à ce vocabulaire. À mon avis, c’est le personnage disgracieux de Pierre Falardeau, le célèbre Elvis Gratton (joué par Julien Poulin), qui possède le monopole du joual et gagne le prix du «meilleur sacreur». Les sacres sortent de sa bouche comme la sève des érables au printemps!

En 2009, le dramaturge montréalais Simon Boudreault présentait sa pièce de théâtre Sauce Brune, véritable ode au sacre, et connut un grand succès critique et populaire lors de la présentation originale. Le metteur en scène Guillaume Cholette-Janson, diplômé de l’UQTR en communication sociale en 2009, a décidé de reprendre ce texte phare du théâtre québécois contemporain afin de le faire découvrir au public de la Mauricie.

À la fois comédie décapante et tragédie humaine, Sauce Brune pose un regard fascinant sur le parler québécois en y révélant toute l’inventivité d’une langue, et traite de l’incommunicabilité de notre époque en écorchant plusieurs tabous sociaux avec humour. Je vous invite fortement à aller voir cette pièce qui saura vous révéler de manière crue, cette spécificité du parler québécois, lorsque vulgarité devient art, musique et poésie.

Quoiqu’on assiste parfois à une surabondance de l’usage du sacre dans notre société, cette pièce est aussi une réflexion du «pourquoi sacrer». En plus d’être non traduisible, il existe, selon son auteur, une hiérarchisation du sacre, une musicalité de celui-ci et une dimension sociale (hiérarchique) non négligeable. Guillaume Cholette-Janson y ajoute une distinction entre le sacre heureux (réjouissant) et le sacre colérique (défoulant) qui permet de se décharger d’un trop-plein, de faire sortir la pression uniquement par la parole et le verbe. C’est l’idée du sacre comme «porte d’accès à un milieu populaire».

Contrairement au franglais – qui est le résultat naïf, mais dangereux d’une intrusion de mots étrangers participant à notre assimilation et au syndrome du colonisé –, le joual et le sacrage sont plutôt des formes artistiques où la propension à créer de nouveaux mots permet d’affirmer un caractère identitaire débordant d’imagination. Vive le Québec asti!

La pièce de théâtre Sauce Brune, d’une durée de 1h40, sera présentée les 25-26-27-28 mars prochains à 20h puis le 29 mars à 14h à la Maison de la Culture de Trois-Rivières, ainsi que le 23 avril à 20h à la Maison de la Culture Francis-Brisson de Shawinigan.

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