Kayla Morin-Blanchette : Triompher des hauts et des bas du vélo de montagne

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Kayla Morin-Blanchette
Une photo qui témoigne des sentiments qui gagnent Kayla quand elle enfourche son vélo. Crédit photo : Judicael Aspirot

Je suis assis à la cafétéria de l’Université. Je suis concentré à étudier quand l’une de mes collègues (Kayla Morin-Blanchette) me rejoint. Elle s’assoit près de moi, son visage perle. Deux options : elle sort de la douche ou du gymnase. Elle me confirme que ceci explique cela, qu’elle a pris une douche après s’être entraînée. « Je reviens de faire deux heures de vélo », qu’elle me lance. Abasourdi, je lui lève mon chapeau (même si le froid m’oblige de porter une tuque). Je pense aux quelques fois où j’ai eu à me déplacer en vélo et où je m’étais mis à sacrer au bout d’une ou deux minutes, inconfortablement assis sur le trop étriqué banc de l’engin et je lui relève ma tuque à nouveau. Deux heures, il faut le faire. Je lui demande si ça fait longtemps qu’elle fait du vélo et c’est là, exactement là, que j’ai compris que ma collègue est beaucoup plus qu’une cycliste de plaisance, mais qu’elle trouve quand même son sport plaisant.

Elle me fait le récit de sa relation remplie de hauts et de bas avec le vélo de montagne. Je l’écoute avec attention et intérêt, nous sommes donc trois auditeurs pour son histoire inspirante. Lorsqu’elle me quitte, je m’installe à mon ordinateur et commence à rédiger un reportage sur ce que je viens d’entendre parce que, comme vous le lirez, cela vaut le coup. Sans plus tarder, autopsie d’une petite étudiante (5’6’’ tout au plus) avec de grandes ambitions et de gigantesques succès dans un sport qui sort des sentiers battus, le vélo de montagne.

Sans plus tarder, autopsie d’une petite étudiante (5’6’’ tout au plus) avec de grandes ambitions.

Son passé sur deux roues

«J’ai commencé en faisant du cross-country dès l’âge de 10 ans», me confie Kayla.

À moi de répondre : «Ah oui? Tu courais et tu nageais aussi?»

«Non non, pas du tout, du cross-country en vélo… Ce sont des tours sur une piste de 2,5 kilomètres ou de 5 kilomètres. Nous devions faire un nombre X de tours en forme de O. Cela durait entre 1h30 et 2h00 habituellement», ajoute-t-elle.

Elle poursuit en me disant qu’à un certain moment, elle s’est tannée de cette discipline qui en exigeait beaucoup, de la discipline, justement. Des entraînements presque à tous les jours et beaucoup de rigueur au quotidien.

Kayla, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, en avait assez de tourner en rond. À son entrée au baccalauréat en enseignement de l’éducation physique, ici même à l’UQTR, elle a décidé de mettre un terme au cross-country. Heureusement pour elle, ses collègues sur deux roues l’auront rapidement mise sur la voie d’une tout autre discipline avec laquelle Kayla vivra un coup de foudre. Cette nouvelle passion la transportera dans une relation qui la mènera loin, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à une sorte de voyage de noces entre elle et l’Enduro en Italie.

«Kayla, voulez-vous prendre l’Enduro pour époux, le chérir et en jouir, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort (ou l’âge ou une blessure) vous sépare?»

Elle s’était écriée oui! Ces collègues qui étaient derrière leur rencontre (grâce à leur bouche à oreille) avaient attrapé le bouquet. Le destin était scellé. Elles aussi trouveraient leur passion prochainement…

D’accord, je m’éloigne… Ce qu’il ne faut surtout pas faire en Enduro (sauf si c’est devant le peloton).

Parlons-en, justement, de l’Enduro.

«Kayla Morin-Blanchette, voulez-vous prendre l’Enduro pour époux, jusqu’à ce que la mort (ou l’âge ou une blessure) vous sépare?»

L’Enduro, cette discipline en pleine ascension

J’ignore si c’est parce qu’elle a bien vu le point d’interrogation qui s’est collé dans mon visage, mais aussitôt qu’elle me dit que ses collègues lui avaient fait connaître l’Enduro, Kayla juge pertinent de m’apprendre qu’il s’agit d’une discipline en pleine expansion au Québec. Plus innovante que le Cross-Country, l’Enduro se fait en montagnes, en pistes, dans des parcours n’ayant rien d’insipide comme les parcours circulaires, ovales et répétitifs.

Souhaitant relever de nouveaux défis, c’est «pour essayer» que Kayla est allée faire une première course en Enduro. Sans ambitions et sans équipement propre à cette nouvelle discipline, c’est avec beaucoup de surprise que Kayla a, envers et contre tous, remporté son premier titre. Cette victoire inespérée a peut-être été, justement, celle qui a engendré le coup de foudre entre Kayla et l’Enduro. Voyant qu’elle pouvait, si elle y mettait les efforts, être promise à une savoureuse destinée, Kayla s’est convertie en pilote d’Enduro en se procurant l’équipement requis et en ciblant son entraînement dans cette direction.

C’est donc en 2017, lors de sa deuxième année au baccalauréat, que Kayla décide de se convertir totalement à l’Enduro. Au départ, elle garde ses entraînements, comme son guidon, entre ses mains. Elle ne délègue pas à d’autres entraîneurs. Elle utilise ses connaissances acquises dans le programme et son expérience antérieure pour concevoir d’optimaux plans d’entraînements. 

À l’approche de sa première saison, elle décide, avant d’attaquer les circuits québécois, d’aller parfaire sa préparation aux États-Unis (dans une course de qualification de calibre mondial) qu’elle gagnera. Cette victoire (et d’autres victoires américaines qui suivront) aura des répercussions plus tard (ou quelques lignes plus bas, ici). Par contre, à l’époque, la seule répercussion qu’a eue cette victoire sur Kayla, c’est de lui donner la piqûre (encore!). Ce qu’elle aime particulièrement dans les courses chez nos voisins du sud? Les parcours plus difficiles et le plus grand nombre de pilotes féminines avec lesquelles elle tisse des liens…

Elle décide donc d’ajouter des courses américaines dans son calendrier québécois. S’ajoutent à ça de longues heures de voyagement. Résultat : des fins de semaine éreintantes et harassantes. Malgré tout, Kayla performe, s’améliore, grandit (même si elle mesure toujours 5’6’’ aujourd’hui) et s’émancipe. Au fil des courses, elle est souvent la première à déchirer le fil d’arrivée. Cela devient routinier pour elle. Jusqu’à ce jour où, en ouvrant sa boîte courriel…

Le courriel de l’engagement

Vous vous souvenez, quelques lignes plus haut, je vous parlerais des répercussions de la toute première victoire de Kayla? (Pssst, c’est ici que je les ramène sur la table.)

Revenons à la boîte courriel de Kayla. Elle m’a décrit la scène et je tente de vous la décrire à mon tour. Elle entre son adresse, son mot de passe. Elle supprime le courriel qui lui annonce que son colis Amazon a été livré, lit celui de sa professeure et lui répond, puis tombe sur un courriel on ne peut plus particulier…

«Compte tenu de vos victoires en sol américain (y compris celle dont je vous parlais), vous êtes présentement quatrième au classement canadien de EWS (Enduro Women Sport). Si vous acceptez, vous serez réserviste pour le Canada lors de la prochaine compétition mondiale, en Italie.»

Contrairement au courriel d’Amazon, elle ne le supprime pas, mais le relit. Encore et encore. Elle le transfère à sa famille, ses ami.e.s et son amoureux, croyant à un canular.

Au fond d’elle, un tel courriel brasse, au-delà d’un certain scepticisme, un mélange d’anxiété et de fébrilité. À savoir si elle devait accepter, elle demande conseil à ses proches, comme les participants à l’émission Le Banquier le faisaient, il y a quelques années, avec leurs trois supporteurs. Bien entendu, ceux-ci sont unanimes et motivent fortement Kayla à aller de l’avant.

À défaut d’appuyer sur le bouton et de dire à Julie que l’offre est acceptée, elle répond affirmativement à l’offre. Kayla fera partie de l’aventure. Une sorte d’Occupation double en solitaire, en Italie plutôt qu’en Grèce ou en Afrique du Sud, avec, en bout de ligne, un enrichissement et un bagage d’expériences plutôt qu’une maison, des meubles et une voiture.

Des peurs et des craintes

Lorsqu’elle me dit qu’elle avait peur, au départ, je demande à Kayla de me préciser ce qu’elle redoutait tant dans cette expérience unique. 

Humble, elle me répond qu’elle ne croyait pas être à la hauteur des autres pilotes sélectionnées par notre pays. Touristiquement vierge avant l’Italie, Kayla n’avait jamais eu à s’expatrier et en dehors de l’Amérique du Nord et encore moins à planifier son voyage de A à Z, parce que, elle ne me le cache pas, l’Enduro étant une compétition nouvelle, le Canada l’a à peu près laissée à elle-même en ce qui a trait à la logistique. Elle ajoute à tout ça le coût très onéreux de cette aventure qui lui coûterait 4000$.

En fin de compte, je la comprends mieux d’avoir redouté le départ, lors de l’acceptation du défi lancé par le Canada. 

Pour combler le problème financier, Kayla a pu compter sur ses précieux commanditaires qui, à force d’activités de financement et de ventes de t-shirts, entre autres, ont réussi financer totalement son voyage. Pour le problème de la planification, Kayla a pu compter sur la conjointe d’un pilote, qui avait été à cette même compétition italienne auparavant, pour lui créer un itinéraire. Pour le manque d’estime en elle et en ses capacités, Kayla a pu compter sur ses proches pour lui rappeler qu’elle était la meilleure. Pour combler l’attente interminable avant son départ, Kayla a pu compter sur ses doigts le nombre de jours qu’il restait aussitôt que celui-ci a été plus petit que dix. Morale de l’histoire (et du paragraphe), Kayla, même si elle a fait des sciences humaines sans mathématiques au Cégep, sait compter.

Bon, assez parlé du fond et de la préparation, entrons dans la forme et mettons-nous en forme, parce qu’au fond, le simple fait de lire l’expérience italienne de Kayla sera enrichissant mentalement pour vous et vous mettra de meilleure humeur… Pourquoi? Voilà pourquoi!

Cette finalité qu’a été l’expérience italienne

On entre dans cette partie de l’entretien où Kayla me parle de l’expérience en Italie, en soi. Elle me regarde, ses yeux s’agrandissent et resplendissent. D’emblée, elle qualifie cette compétition comme «la plus belle expérience de [s]a vie». Elle ne me parle pas des lasagnes et des gelattos qu’elle a sans doute ingérés pour faire le plein de glucides avant les départs, elle me parle plutôt des dénivelés impressionnants dans la République italienne. 

«En navette, nous descendions et nous montions sans cesse pour nous rendre au point de départ. Par la fenêtre, je regardais le parcours et je me disais que, quelques minutes plus tard, ce serait sur mon vélo que je devrais affronter ses hauts et ses bas», me confie-t-elle.

Heureusement, elle ajoute immédiatement que le simple panorama grandiose et la vue splendide rendaient les montées (qui pouvaient parfois durer plus d’une heure) comme du vent. Kayla était trop hypnotisée par la beauté de ce qu’elle avait autour d’elle pour se concentrer dans ce qui se passait en elle. Évidemment, son cœur battait plus vite. Elle me dit que c’est parce qu’elle faisait un effort physique intense, je corrigerais en disant que selon moi, elle était intensément en amour.

En amour avec le paysage. En amour avec l’Enduro. Triangle amoureux on ne peut plus sain.

Au final, Kayla a terminé sixième au classement individuel de cette compétition. Encore là, il s’agissait pour elle d’un résultat inespéré qui était une sorte de cerise sur le gâteau.

Je lui demande ce qu’elle a appris de son expérience. Elle tombe dans la lune.

Elle n’est plus assise devant moi.

Elle est embarquée sur son vélo.

Elle est revenue mentalement en Italie. Elle pense.

Ses yeux s’agrandissent encore et brillent encore plus.

Elle ne dit mot, mais j’ai ma réponse. Kayla, encore aujourd’hui, apprend des choses de l’Italie.

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