La bibliothèque des torsions par Éric Roberge

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Crédits : Écrits des Forges.

Le 14 avril dernier, à la Suite Soixante de Trois-Rivières, avait lieu le lancement du recueil de poésie d’Éric Roberge La bibliothèque des torsions. L’auteur, bien connu sur la scène poétique trifluvienne, n’en est pas à sa première publication. En effet, également aux Écrits des forges, il publia Cette vie pleine d’insoutenable (1993), Trafiqueurs de nuit (1996), qui lui a valu le prix Gérald-Godin, ainsi que quatre autres recueils. La bibliothèque des torsions est son septième ouvrage. 

Une biographie palpable à même les pages

Éric Roberge est né à Trois-Rivières en 1969. Il enseigne en Littérature, arts et cinéma, ainsi qu’en Littérature et communication au Cégep de Trois-Rivières. Si cet aspect professionnel et académique de sa vie transparaît peu dans son livre, il en est tout autrement des autres aspects de son existence. En effet, Éric Roberge est un passionné de vélo de montagne en plus d’être un ultramarathionien.

« La sueur est une matière / disponible / en plusieurs copies / à la bibliothèque des douleurs. »

L’entièreté de son recueil transpire ce rapport d’exigence face à la nature et à la corporalité. Il n’y est jamais question d’adoucissement, de contemplation des paysages ou de plaisirs sensuels, mais bien plutôt de dépassement violent et jouissif de soi.

« Il est mieux de se retrouver / aux soins intensifs / d’une pensée tordue / elle se qualifie / au don d’organe. »

Le livre se termine d’ailleurs sur une ode longue de plusieurs poèmes à la montagne, cette  « médecine aux bras croisés et au sourire complice »; la montagne qui « impose sa cadence de lapin. » Avec Roberge, la nature s’éloigne de cette idylle paisible pour devenir une confrontation. Un véritable affrontement qui nous laisse vidé, sans mots, paisible.

Une lecture tout aussi exigeante

La bibliothèque des torsions est certes une œuvre de poésie contemporaine, mais bien plus héritière de la poésie libre des années 1970 que des dernières sorties à la mode. En effet, le recueil se veut une suite de courts poèmes, sans titre, visiblement sans lien ou fil narratif. La structure des vers elle-même s’éloigne du parler quotidien et fait même plusieurs entorses à la bonne structure grammaticale. Roberge joue avec les mots et les attentes pour délivrer de pures images d’émotions.

« Les poils de barbe / écrivent un braille / sans lendemain / sur des joues douces / un alphabet du chaos »

De plus, aucun véritable souci de compréhensibilité n’habite le livre. Ainsi, il peut être lu en 20 minutes, sans rien y comprendre, ou en plusieurs heures, en tentant d’en digérer chaque image. Il s’agira là d’une force pour certains, d’une lacune pour d’autres. Il faut aimer ce style, mais au moins, l’on peut dire que Roberge y excelle.

Ultramarathonien militaire

En plus d’être ultramarathonien, Éric Roberge est un ancien militaire. Sans nul doute, c’est cette pratique et cette ancienne profession qui lui font dépeindre le corps et la nature avec tant d’exigence, quasi martiale. Prenons pour exemple ce poème :

« Qu’il pleuve qu’il neige / des estomacs vides / insultent le système solaire / des spectres disloqués / se meuvent euphorie / dans un sable mouvant / chacun de leurs pas / est une ville incendiée / de quoi se battre / quand les chaussures / avalent des kilomètres / question de rage »

La discipline propre au marathonien, qui plus est, à l’ultramarathonien, donne toute sa saveur à ces vers. C’est également le cas pour l’aspect militaire de plusieurs des poèmes du recueil :

« À force de bander / une mitraillette entre les mains / le destin est de devenir alcoolique / paralysé  […] les soldats le savent / en nettoyant leurs armes démontées / avec des produits cobayes / et des labyrinthes de doigts / une journée banale / avant de rompre les rangs »

Roberge parle même dans un poème suivant d’une cloche « qui détruit mines antipersonnelles / armes légères / harcèlement / un peu de vous-même »

Toute la consistance du recueil se fait sentir à la lumière de la biographie de son auteur. Je recommanderai ce livre aux purs amateurs de poésie seulement. Car ceux et celles qui se verraient déjà réfractaires à ce genre littéraire seraient rapidement rebutés par la fugacité des propos.

 

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