La culture du viol : c’est quoi, ça fait quoi, pourquoi on parle de ça

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On entend souvent parler du fait qu’on est dans une « culture du viol ». Dans la mesure où tout le monde ne subit pas de « viol », on peut se demander : de quoi on parle, en fait? Je vous propose ici de clarifier le concept.

La fin de la culture du viol est demandée par de nombreux mouvements. Crédits image : La Rotonde

Qu’est-ce que c’est, en fait, la culture du viol?

La culture du viol renvoie aux « comportements qui banalisent, excusent et justifient les agressions sexuelles, ou les transforment en plaisanteries et divertissements » selon le Conseil du statut de la femme. Camille Cossette, sexologue, précise : « C’est toutes les mœurs, les valeurs, la culture et les lois d’une société qui font en sorte non pas nécessairement d’encourager, mais de ne pas décourager la violence sexuelle ».

Donc, un comportement qui relève de la culture du viol, ce n’est pas forcément un comportement qui envoie le message « va violer quelqu’un » : c’est un comportement qui envoie le message « agresser quelqu’un, ce n’est pas grave ».

Il faut spécifier ici que le « viol », dans « culture du viol », renvoie aux agressions et aux violences sexuelles en général. « Dans les faits, le viol n’est plus présent dans le Code criminel canadien depuis 1983. On parle plutôt d’agression sexuelle, ce qui permet de couvrir un plus grand spectre d’actes en évitant de se concentrer uniquement sur les actes pénétratifs », explique Véronique Durocher, ex-juriste et doctorante de l’UQTR spécialiste de la représentation des victimes d’agressions sexuelles. Tripoter quelqu’un contre son gré, envoyer des messages explicites non désirés, lancer des remarques sexuelles non sollicitées à une collègue et pénétrer quelqu’un avec un objet ou ses doigts sont donc tous des agressions ou des violences sexuelles et font tous partie de ce qu’on appelle la culture du viol.

Dans la mesure où 82 % des victimes d’agressions sexuelles sont des femmes, on associe le plus souvent la culture du viol à la condition féminine. Cela dit, la culture du viol est un enjeu qui touche tout le monde : les hommes sont présentés comme des irresponsables incapables de pensée rationnelle et les femmes, comme des objets. Dans tous les cas, elle rend la tâche extrêmement difficile à toutes les victimes, hommes et femmes.

Statistiques sur les agressions sexuelles. Crédits image : CALACS Coup de cœur.

De quoi ça peut avoir l’air?

Concrètement, qu’est-ce qui banalise les agressions sexuelles? La liste est longue. On peut penser aux blagues sexistes qui représentent les femmes comme des citoyens de second ordre, comme des objets sexuels qui existent pour satisfaire les besoins des hommes. Je pense ici à une blague qui circulait sur Internet et dans laquelle on voit une femme dans une voiture qui dit à son mari : « Chéri, la voiture est en train de chauffer, je dois faire quoi? » Celui-ci lui répond : « Dis-lui que tu as mal à la tête. » La femme est ici représentée comme si elle méritait de ne pas être aidée, d’être mal traitée parce qu’elle ne remplit pas son rôle d’objet sexuel.

Dans le même ordre d’idées, dans la culture du viol, on perçoit les hommes comme des créatures qui ont des pulsions sexuelles hors de contrôle, ce qui explique les agressions : elles seraient le résultat d’une frustration légitime. Cela sous-entend que les hommes ont droit à la sexualité et que les femmes ont le devoir de leur en donner. Comme si les femmes n’étaient pas des humains à part entière qui auraient donc le droit de faire ce qu’elles veulent de leur corps, comme si les hommes n’étaient pas capables de réfléchir rationnellement. On traite les comportements hors du consentement comme s’ils étaient normaux et naturels, en somme.

Dans la culture du viol, les hommes sont représentés comme étant hors de contrôle et les femmes, comme étant responsables de leurs agressions. Crédit : Page Facebook de la dessinatrice Emma.

Un effet pervers de ces perceptions (les femmes sont des objets sexuels, les hommes ont des besoins sexuels hors de contrôle), c’est que les victimes se font souvent dire qu’elles mentent ou sont blâmées pour ce qui leur est arrivé. Si on pense que les femmes doivent de la sexualité aux hommes et que les hommes ne peuvent pas se contrôler, on peut se dire qu’une femme a « tenté » un agresseur à un point tel qu’il n’a pas pu résister.

À ce point-ci, toutes les raisons sont bonnes : une femme est trop libre sexuellement, s’habille de façon trop provocatrice, porte des vêtements qui ne sont pas assez amples, utilise les applications de rencontres, se promène seule la nuit, n’a pas verrouillé sa voiture ou la porte d’entrée de chez elle, a ri fort au restaurant, prend part à une date, existe au mauvais endroit, parle en public, sort de chez elle, a croisé le regard de quelqu’un… Les explications sont infinies et toutes aussi loufoques les unes que les autres : les femmes sont des citoyennes à part entière et ont le droit d’exister en sécurité.

Dans tous les cas, le message est le même : l’homme n’est pas responsable de l’agression qu’il a commise, c’est la femme qui l’est. Mais aucune femme ne mérite une agression, tout comme personne ne mérite de se faire cambrioler, de se faire battre sou de se faire assassiner – d’autres crimes pour lesquels on n’a pas ce genre de discours.

La bonne et la mauvaise victime

La « bonne victime », celle qui est vue comme « innocente », comme n’ayant rien à se reprocher, est donc rare. Véronique Durocher, spécialiste de la question, voudrait qu’on ait une idée plus réaliste et moins biaisée des victimes : « Je pense qu’une meilleure représentation des victimes de VACS [violences à caractère sexuel] permet de sortir de l’idée qu’il y a victime parfaite ou de l’agression sexuelle parfaite. Par exemple, dans les médias, il est plus souvent question d’agression sexuelle dans une ruelle sombre par un étranger, alors que dans les faits, selon Statistique Canada, seuls 19 % des cas d’agressions sexuelles sont commis par des inconnus. »

Cette démarche, selon elle, est bénéfique pour tout le monde : « Ça permet de déconstruire d’autres mythes du viol (notamment l’idée que les femmes mentent, que les agresseurs sont des monstres, que les victimes l’ont cherché, etc.) et par le fait même d’être conscientE de ce qui découle de la culture du viol. »

Quelles sont ses répercussions?

La liste des conséquences est longue, mais citons-en deux : les craintes des femmes pour leur sécurité et le manque de dénonciation et de conséquences judiciaires.

Compte tenu de ce qui précède, les femmes ne se sentent pas en sécurité. Toutes les femmes ont déjà pris des mesures pour garantir leur sécurité physique : clés entre les doigts le soir, tournée des portes de l’appartement pour vérifier que tout est verrouillé, faux appels à des amis sur la rue, messages textes envoyés à des copines avant une date… La liste est longue et se forme depuis la jeune adolescence, voire l’enfance.

Comme les femmes pensent qu’elles ne seront pas crues ou qu’elles seront accusées de ce qui leur est arrivé, elles portent rarement plainte. Camille Cossette, sexologue, explique que « 5 à 10 % des agressions sexuelles seulement sont déclarées à la police ». Par ailleurs, comme les agressions sexuelles sont banalisées dans notre culture du viol, les conséquences judiciaires sont minimes. Camille Cossette explique : « sur 1000 agressions sexuelles déclarées, il y en a trois qui vont se terminer par un verdict de culpabilité en cour. On parle là d’agressions déclarées. Et souvent, les verdicts de culpabilité n’amènent pas non plus des peines de prison. »

Dans la culture du viol, au final, les femmes sont réduites au silence. Crédits photo : La Gazette des femmes.

Pourquoi c’est important d’en parler?

Le problème, avec la culture du viol, c’est qu’elle est invisible. Alexandra Carpentier, du CALACS de Trois-Rivières, l’explique bien : « à force de baigner dans cette culture, nous finissons par ne plus réaliser qu’elle existe et par ne plus la voir ». La culture du viol est tellement présente et elle l’est tellement partout qu’elle s’est incrustée dans toutes les parties de notre société, où les agressions et le sexisme sont donc vus comme « normaux ». Or, il ne faut plus que ce soit normalisé.

Donc, il faut en discuter, s’ouvrir sur nos expériences et les dénoncer pour déconstruire le tout.

Forcément, c’est en en parlant qu’on va tuer la bête.

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