La FémiNazgûl: Les sorcières 2.0

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Crédit: Sarah Gardner

Alors qu’Halloween est à nos portes, je ne pouvais pas laisser passer l’occasion de parler brièvement des fameuses sorcières… et de comment (et pourquoi) elles sont devenues des figures féministes.

C’est quoi, une sorcière?

Quand j’étais petite, pour moi, la sorcière, c’était la belle-mère dans Blanche-Neige. C’étaient des images inspirées de la Méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz. Une affreuse vieille femme avec un nez crochu, des verrues, un chapeau noir pointu, un chat et un crapaud, qui vole sur un balai, prépare des potions magiques, lance des sorts malfaisants et mange des enfants. En France, pendant les quelques années où Halloween a tenté de s’implanter là-bas, elle apparaissait chaque année avec ses collègues vampires, démons, fantômes et squelettes.

Bref, la sorcière, c’était un personnage stéréotypé, et c’était la méchante, l’antagoniste.

Les chasses aux sorcières

Plus tard, j’ai découvert l’existence des chasses aux sorcières. Au cours de la Renaissance, au 16e et au 17e siècles, celles-ci auraient causé entre 50 000 et 100 000 victimes dont 80% de femmes, le nombre exact étant très difficile à évaluer. Ayant principalement eu lieu en milieu rural, les chasses aux sorcières visaient principalement des femmes guérisseuses ou sages-femmes, détentrices d’un certain savoir lié aux plantes que l’on avait tendance à assimiler facilement à la sorcellerie.

Les chasses aux sorcières étaient un moyen de contrôler les femmes.

Deux siècles plus tard, en 1862, l’historien français Jules Michelet tente de réhabiliter les sorcières dans son essai La Sorcière. C’est à cet ouvrage que l’on doit deux idées reçues très tenaces, à savoir que les chasses aux sorcières se seraient déroulées pendant le Moyen-Âge (alors qu’elles ont en fait eu lieu à la Renaissance), et qu’elles auraient été principalement orchestrées par l’Église. Et en effet, l’essai de Michelet représente bien plus un pamphlet anticlérical qu’une défense féministe des sorcières…

À l’inverse, dans Femme, Église, État (1893), Matilda Joslyn Gage propose de remplacer le mot «sorcière» par «femme» pour mieux se rendre compte de l’ampleur du phénomène. Plus tard, certains mouvements féministes analyseront effectivement les chasses aux sorcières comme un moyen de maintenir un contrôle sur les femmes : on punit celles qui représentent une menace à l’ordre social et à la domination masculine.

Sorcières et féminisme

Il faudra cependant attendre les années 1960-1970 pour assister à un retour en grâce de la sorcière avec la deuxième vague féministe. Le jour d’Halloween 1968 apparaît le Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (W.I.T.C.H.). Leurs membres se réunissent devant Wall Street afin de lancer une incantation pour faire s’effondrer les actions en cours (c’est effectivement arrivé quelques heures plus tard). C’est également au W.I.T.C.H. que l’on attribue la popularisation du slogan «Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler» (We are the granddaughters of the witches you weren’t able to burn).

«Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler.»

La sorcière devient dès lors une figure politique, symbole d’empowerment féminin, analysée notamment par Mona Chollet dans son ouvrage Sorcières, la puissance invaincue des femmes (2018). En rappel des guérisseuses et sages-femmes brûlées pendant les chasses aux sorcières de la Renaissance, la sorcière est aussi emblématique du droit à la contraception et à l’avortement. Et avec la convergence des luttes, elle n’est pas uniquement féministe, mais également écologiste, pro-LGBT et anticapitaliste.

Les sorcières au 21e siècle

Aujourd’hui, un certain nombre de féministes se revendiquent sorcières. Des initiatives comme celle du W.I.T.C.H. continuent d’avoir lieu, comme celle de ce groupe de sorcières réunies devant la Trump Tower en février 2017 pour provoquer la destitution du président américain (avec hélas moins de succès que Wall Street en 1968). L’ère des réseaux sociaux permet aussi aux sorcières de créer des communautés virtuelles, dans un beau modèle de traditions réinventées.

Toutefois, si les sorcières du 21e siècle ont beaucoup en commun avec leurs consœurs des années 1970, elles ajoutent à la dimension politique collective une dimension individuelle, basée sur le développement personnel (un aspect avec lequel j’ai personnellement du mal, car il me semble aller dans le sens de la tendance dominante alors même qu’il se revendique à contre-courant). On assiste dès lors à des tentatives de récupération marchande, dont certaines sont parfois vivement dénoncées, comme celle de Sephora qui voulait vendre des «kits de sorcière débutante».

Notons pour conclure que ma génération est celle qui a grandi avec des figures positives de sorcières dans la culture populaire, comme Willow Rosenberg dans Buffy ou Hermione Granger dans Harry Potter. Cela donne un certain contrepoids à l’image habituelle de la vieille acariâtre au chapeau pointu.

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