La plume de travers : Blacksad, épopée néo-noir

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Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

Je sais vous avoir affirmer lors de ma chronique sur Saga que les bande-dessinées seraient l’exception à la règle dans cette chronique. Je ne peux pourtant m’extirper à l’envie de vous parler à nouveau du neuvième art. Nous quitterons pourtant le monde du comicbook américain pour traiter d’un véritable classique contemporain de la bande-dessinée franco-belge. Et j’ai nommé Blacksad du scénariste Juan Díaz Canales et du dessinateur Juanjo Guarnido.

Une ambiance de film noir

Je dois vous le dire tout de suite : je suis un fan inconditionnel de films noirs. Que ce soit Sunset Boulevard (1950), Double Indemnity (1944) ou même Chinatown (1974), ce genre possède ses codes propres qui rend ses œuvres incomparables. Ce qu’il convient de nommer ses tropes sont assez connues : les rues noires et humides, les vices de la ville, la femme fatale, l’inévitable fatalité ou les intrigues policières alambiqués; tout me plaît dans ce genre cinématographique.

Blacksad offre toujours un graphisme inspiré des films noirs. Crédit : Blacksadmania.

Et, bien sûr, Blacksad n’y échappe pas. Les amantes du protagonistes sont évidemment ses plus mortelles rivales; la pègre est sans cesse aux trousses de notre homme et il semble destiné à une vie de souffrance à noyer dans du bon vieux whiskey américain. Il est d’ailleurs étonnant que deux auteurs espagnols, publiant chez Dargaud en France, s’approprie si aisément les codes d’un genre cinématographique d’abord et avant tout américain. Mais ils le font à merveille et l’on se croirait presque dans une œuvre de Billy Wilder. Car il faut dire que le genre noir (ou plutôt néo noir) fait désormais parti du patrimoine mondial.

Des visées anthropomorphiques

Préparez-vous pour de l’action… Crédit : Blacksadmania.

Mentionnons tout de suite, car cela pourrait effrayer quelques frileux/euses, que tous les personnages de Blacksad sont incarnées par des animaux humanisés. Ainsi, notre protagoniste est un énorme chat noir. Il est d’ailleurs fidèle à son incarnation animalière, car le personnage de Blacksad est un homme-chat ténébreux, solitaire et guidé par son instinct. Le commissaire de police, lui, évidemment, est un berger allemand. Les traîtres sont souvent personnifiés par des rongeurs, les racailles par des animaux au sang-froid et les politiciens par des figures majestueuses (comme c’est le cas du sénateur McCarthy incarné par un coq. Nous y reviendrons).

Ce processus d’anthropomorphisation, vieux de la nuit des temps, mais surtout rendu célèbre dans le roman graphique pour adulte dans Maus d’Art Spiegelman, a ses nombreux avantages. En effet, il permet d’immédiatement associer aux personnages quelques caractéristiques essentielles. Et cela est d’autant plus important dans une œuvre où c’est l’aspect graphique qui se doit de primer. De plus, elles permettent à Guarnido de véritablement se laisser aller sur le dessin, ce qui n’est pas pour déplaire au lectorat.

Des aquarelles à faire baver

Ne négligeons surtout pas l’aspect graphique si important pour cette œuvre. Déjà, il ne s’agit ni d’un dessin cartoony ou mettant de l’avant la ligne-claire, hérité des classiques du genre. Non, Blacksad nous propose plutôt une série d’aquarelles détaillé, tantôt chaudes, tantôt glaciales, qui sauront plaire au plus exigeants afficionados d’art visuel. D’ailleurs, la cohérence graphoique est maintenue dans chacun des tomes qui mettent de l’avant une palette de couleur bien particulière et directement reliée à l’intrigue (le noir pour le premier; le blanc pour le second; le rouge pour le troisième etc.)

… et une bonne dose de romance. Crédit : Blacksadmania.

Mais le dessin ne serait rien sans le propre du neuvième art : la séquentialité. Et su ce faire, Blacksad se place en héritier direct du montage cinématographique. En effet, les scènes d’action sont enivrantes, rapides, mais tout de même aisés à suivre. Alors que même les moments calmes se laissent sublimer par un choix d’angle et de plan ingénieux. De par son simple aspect formel, cette œuvre est déjà dans le haut du panier côté graphisme de qualité. Même la typographie des bulles de dialogues ou la simple manière de représenter la chaleur ou le froid ambiant est déconcertante de réalisme et de beauté.

Une histoire au cœur de l’Amérique des années 50

Il ne faut pas se méprendre, Blacksad est une œuvre pour adulte. Et j’oserais dire, une œuvre pour un lectorat cultivé. Car au-delà des simples intrigues, ces bande-dessinée grouillent de référence et de détails à l’Amérique des années 50. Que ce soit à travers le McCarthysme, les luttes d’émancipation raciale américaines, ou le mouvement hippie, les auteurs dressent un portrait magnifique et fidèle des États-Unis de cette époque.

Pour finir, j’aimerais partager mes références préférés qui sont renouvelées à maintes reprise dans cette œuvre : la beat generation. En effet, l’on peut y voir déclamé l’entière première page de Howl d’Allen Ginsberg dans le troisième tome et tout le cinquième s’attache au mythe du roadtrip avec une figure bien connue : Jack Kerouac. De quoi me plaire à tous les niveaux!

 

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