La plume de travers : La femme qui fuit, classique québécois moderne

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Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

La littérature québécoise semble parfois avoir de la difficulté à s’instituer. Ce que je veux dire par cela est qu’elle peine à former un canon clair, à s’autoréférencer, à produire des classiques. En effet, la littérature québécoise est assez jeune (L’influence d’un livre de Philippe Aubert de Gaspé serait le premier roman québécois en 1837), comparativement aux corpus européens, vieux de plusieurs siècles. Mais c’est peut-être une chance; les classiques du Québec bénéficient assurément de ce vent de jeunesse. Cette semaine, laissez-moi vous présenter un énorme classique québécois, à la fois moderne et ancré dans l’histoire de sa nation : La femme qui fuit (2015) d’Anaïs Barbeau-Lavalette. 

L’autrice Anaïs Barbeau-Lavalette. Crédit : La Presse.

Une autrice destinée à de grandes choses

Anaïs Barbeau-Lavalette est issue d’une longue lignée d’artistes engagéEs. Sa mère était documentariste et son père directeur photo. Le cinéma semble en effet couler dans ses veines et elle fut largement reconnue pour son plus récent long-métrage La déesse des mouches à feu (2020), adapté du roman de Geneviève Pettersen. C’est également la petite fille du peintre automatiste Marcel Barbeau et de Suzanne Meloche, sa grand-mère, l’héroïne du roman qui nous intéressera aujourd’hui.

La femme qui fuit, racontant la vie grandiose de Suzanne Meloche, obtiendra de nombreuses distinctions : Prix des libraires du Québec, Prix France-Québec, Grand prix du livre de Montréal etc. Mais, évidemment, cela ne suffit pas pour l’ériger au statut de classique. Dans cette chronique, je proposerai quelques points visant à soutenir cette affirmation.

Un roman des plus personnel…

Le roman suit l’histoire de Suzanne Meloche, amoureuse de Marcel Barbeau et elle-même poétesse automatiste. Femme émancipée, moderne avant son temps, celle-ci quitte son époux et ses enfants pour retrouver sa liberté à travers le vagabondage. Sa fille, la mère de l’autrice, ne le lui pardonnera jamais tout à fait; et cette rancune se transmettra jusqu’à sa petite fille.

«  Parce que je suis en partie constituée de ton depart. Ton absence fait partie de moi, elle m’a aussi fabriquée. Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes.
Ainsi, tu continues d’exister.
Dans ma soif inaltérable d’aimer.
Et dans ce besoin d’être libre, comme une nécessité extrême.
Mais libre avec eux.
Je suis libre ensemble, moi  » – La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, 2015.

Le peintre automatiste Marcel Barbeau, l’un des personnages principaux du roman et grand-père de l’autrice. Crédit : Wikipédia.

Le roman se veut donc une rencontre toute personnelle avec cette grand-mère méconnue. Quelle était sa vie avant d’être cette vieille femme seule, mais fière? Comment parvenir à comprendre, faute de pardonner, à une femme ayant quitté sa famille par pure aspiration à la liberté totale. Ainsi, en plus d’être un parcours à travers l’accession à la modernité du Québec, le roman se veut une recherche intime de la part de l’auteur. Car comment véritablement se connaître soi-même sans connaître celles et ceux qui nous ont précédés?

Cet aspect intime du roman de Barbeau-Lavalette permet d’ancrer le drame dans le réel. Et n’est-ce pas le particulier qui, au final, permet l’accès à l’universel?

…qui fait écho à l’histoire québécoise

Cependant, le roman se déroule lors de l’une des périodes les plus houleuse de l’histoire québécoise : les tumultes précédant la Révolution tranquille. Ainsi, les personnages se verront côtoyer de grands personnages comme Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Riopelle ou l’ombre de Maurice Duplessis. La quête de liberté artistique et culturelle se transformera chez la protagoniste en une quête d’émancipation existentielle.

« Il faut stopper l’assassinat du présent et du futur à coups acharnés du passé. » – La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, 2015.

L’accroc, c’est que cette fuite en avant, littéralement, fera perdre toute racine à Suzanne Meloche. Comme si la recherche d’un soi absolu, libéré de toutes attaches ou tout fondement, était en soi une erreur. Car n’allez pas croire que cette femme réussira à s’émanciper aisément. Dans le Québec du milieu du 20e siècle, il est ardu pour une femme de faire sa place, aussi moderne soit-elle.

Que lui vaut le statut de classique?

Déjà, il y a cet aspect terriblement personnel, qui donne au roman toute sa substance et sa force. Mais aussi, l’ancrage dans l’histoire québécoise. Cette propension à l’autoréférencement est souvent absente de la littérature québécoise, comme je le mentionnais plus haut. Comme si la culture québécoise ne valait pas la peine de constituer un sujet en soi. Mais Barbeau-Lavalette le fait avec brio, en plaçant son roman au cœur même de l’histoire québécoise. En effet, l’on peut y voir autant l’attrait pour la Cité que le retour à la terre, le joug d’un politique autoritaire qui marche main dans la main avec l’Église, et les premières lueurs d’un art libéré, émancipateur.

Finalement, c’est ce que nous enseigne La femme qui fuit qui lui vaut son statut de classique. Je me souviens avoir appliqué et partagé la sagesse de cette œuvre : la liberté n’est pas l’absence de racines, mais la prise en charge de ses responsabilités. Pour être enfin libre, nul ne voudrait être la femme qui fuit.

 

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