La plume de travers : Sarah Chiche, psychanalyste et écrivaine

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Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

Sarah Chiche est une figure relativement peu connue au Québec. Pourtant, elle porte plusieurs chapeau : Écrivaine, psychanalyste et psychologue clinicienne, son œuvre est nourrie d’une profonde connaissance et d’une réflexion renouvelée sur l’être humain. Cette chronique se voudra une mise en lumière de cette figure importante de la littérature psychologique contemporaine. 

Sarah Chiche, autrice. Crédits : Babelio.

Une plume pour peindre l’humain

Nietzsche disait de Stendhal (Le Rouge et le Noir) qu’il était le plus grand psychologue parmi ses contemporains. C’est peut-être là le sel des grandEs écrivainEs : pouvoir faire un portrait fidèle de la psyché humaine. Car, tout comme pour les plus grandEs auteurs/trices, Sarah Chiche livre à travers ses écrits un portrait fidèle des attitudes et angoisses des humains qui l’entourent.

De plus, il faut bien sûr rappeler que les informations de Sarah Chiche sont solidement ancrées dans sa pratique de psychologie clinique. Ainsi, elle mentionne souvent ses patients ou patientes dans ses essais (sans, bien entendu, les nommer). Dans son Histoire érotique de la psychanalyse (Payot, 2018), elle est également extrêmement bien documentée sur la vie des plus grandes figures de la psychanalyse.

Vers une psychanalyse des femmes

Il est souvent de mise de rappeler que la psychanalyse (ou, à tout le moins, son fondateur) est traversé de reflux misogynes. En effet, Freud mettait tout l’accent de sa pratique clinique et théorique sur la sexualité. Ainsi, une femme éprouvant des problèmes d’ordre psychologiques était nécessairement une femme frustrée sexuellement. De plus, la sexualité féminine était marquée par l’absence phallique et l’envie de celui-ci, le besoin d’être « comblée ».

« Et puis, très tranquillement, j’ai choisi de vivre. Et pourtant, aujourd’hui encore, le fleuve qui coule et se déroule comme un long ruban de mélancolie sous le pont des Arts est gris comme ses yeux. »- Les touts premiers mots de L’Inachevée de sarah Chiche (Grasset, 2008)

Sarah Chiche veut marquer un tournant dans l’histoire de la psychanalyse. Elle rappelle volontiers la place prépondérante des figures féminines ayant partagé la vie des psychanalystes les plus célèbres (Anna Freud, Lou Andreas-Salomé, Sabina Spielrein etc.) Mais le plus intéressant c’est qu’elle ne fait pas uniquement mentionner l’apport personnel qu’ont eu ces femmes dans la vie de ces figures célèbres; plutôt, elle détaille leur apport théorique, malheureusement méconnue, pour la pensée des plus grands psychanalystes masculins.

Sarah Chiche nous rappelle que l’histoire de la psychanalyse est en elle-même une histoire de l’érotisme (qui n’est rien d’autre qu’une histoire de l’amour). Et elle le fait en entrelaçant les aventures personnelles des grandes figures de cette discipline avec les théories qui en sont inspirées.

Une pensée de la mélancolie

Le dernier roman paru de Sarah Chiche, Saturne. Crédit : Éditions du Seuil.

Déjà lors de sa thèse de doctorat à l’Université Paris-Diderot, Sarah Chiche explorait le thème de la mélancolie. En effet sa thèse s’intitulait « La mélancolie et le démoniaque ». Elle affirme volontiers que la mélancolie est le « cœur littéraire » de sa pratique de clinicienne et d’autrice.

« La mélancolie c’est un passé qui ne passe pas  » – Sarah Chiche

Dès son premier roman L’Inachevée (Grasset, 2008), la perte de repère familiale suite au décès de son père sera omniprésente. Également, la dépression faisant suite à cette absence. Ainsi, la protagoniste collectionnera les amants dans le but de combler un vide. Mais le mal nous rattrape toujours s’il n’est pas attaqué à la racine.

Saturne, un roman des plus personnel

Saturne, publié aux Éditions du Seuil en 2020, était le véritable livre-évènement de la rentrée littéraire parisienne. Il s’agit sans doute se roman le plus ouvertement autobiographique. Nous y faisons la rencontre d’une jeune femme ayant perdu son père dans ses circonstances tragiques alors qu’elle n’était âgée que de quelques mois (tout comme l’autrice, un leitmotiv récurent de son œuvre). Elle fera la connaissance d’un homme ayant connu ce dernier, tout juste avant qu’il ne quitte l’Algérie lors de son indépendance.

« De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte. – Saturne », Sarah Chiche, Seuil, 2020,

Le roman est surtout un prétexte pour parler de l’impossibilité de se former une histoire personnelle sans connaître son histoire familiale. L’on y traite également en long et en large de la dépression. En effet, à la fois alimentée par ses recherches académiques, cliniques et ses expériences personnelles, Sarah Chiche livre un portrait à la fois incisif et touchant de vérité sur cet état psychologique et littéraire.

J’invite tout mon lectorat à se procurer les livres de Sarah Chiche. N’hésitez pas à débuter avec ses dernières parutions qui sont, selon moi, le paroxysme de sa plume.

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