La zone grise: Mathieu Bock-Côté et l’écriture inclusive

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métavers, zone griseCe matin, j’ai pris quelques minutes pour lire la plus récente chronique du sociologue québécois Mathieu Bock-Côté qui a été publié dans le Journal de Montréal. Intitulé « La wokisation du Petit Robert », il se prononce sur la décision prise par les documentalistes du dictionnaire français d’intégrer le pronom neutre « iel » à leur catalogue de mots.

Comme l’on pourrait s’y attendre, Bock-Côté est tout sauf chaud à l’idée d’intégrer un terme inclusif à ce dictionnaire qui, pour lui, semble être le phare de la survie de la langue française. Bien que je n’aie pas été surprise de lire qu’il s’y opposait fermement, je n’ai pas pu m’empêcher de constater que certains éléments de son argumentaire me semblait quelque peu fallacieux. Ainsi, même si cette chronique se veut une réponse au texte de Bock-Côté, j’en saisirais, par le fait même, l’opportunité de clarifier certains aspects de la pratique de la lexicographie.

Les dictionnaires sont neutres, vraiment?

Bock-Côté ouvre sa chronique en avançant que le dictionnaire, le Petit Robert dans le cas échéant, est perçu par les masses comme une autorité linguistique qui est en mesure de distinguer les bons usages linguistiques des mauvais. « Mais que se passe-t-il si le dictionnaire, plutôt que de faire son travail, se soumet aux modes idéologiques? Ne risque-t-il pas de voir sa légitimité ébranlée? » demande-t-il. Sur ce point-ci, je suis d’accord avec lui: les dictionnaires ne sont pas censés être idéologiques ou politiques, ils sont plutôt censés n’être, comme le disait Noah Webster, qu' »un livre qui contient les mots d’une langue dans un ordre alphabétique avec des explications de leurs significations ».

les dictionnaires ne devraient pas, en raison de leur manque inhérent de neutralité, être perçus comme une référence linguistique absolue.

Or, même si Bock-Côté a raison de dire que les dictionnaires ne devraient pas être engagés politiquement, il semble omettre que ces ouvrages ont toujours été à l’origine d’un grand paradoxe.

Le paradoxe des dictionnaires

D’un côté, il y a la population qui, naïvement, perçoit les dictionnaires comme étant une référence juste et fiable pour comprendre les mots d’un langage. D’un autre côté, il y a le processus lexicologique qui, nécessairement, demande de prioriser certains mots à d’autres et d’offrir une brève définition de ces derniers. Ce fameux processus lexicologique est mené par des êtres humains qui, même avec toute la bonne volonté du monde, ne sont pas impartiaux. Ainsi, quand Bock-Côté tonne que le Petit Robert ne doit pas se soumettre « aux modes idéologiques », j’ai envie de lui répondre que les dictionnaires n’ont jamais été neutres et qu’ils ont toujours été idéologiques à un certain degré. Si les dictionnaires étaient réellement objectifs, le Larousse n’aurait jamais indiqué en 2020, dans une société supposément égalitaire, qu’une boulangère n’est que « la femme du boulanger ».

Pour faire bref, les dictionnaires, étant influencés par leurs concepteurs et leurs conceptrices, ne devraient pas, en raison de leur manque inhérent de neutralité, être perçus comme une référence linguistique absolue. Il faut toujours les utiliser en faisant preuve d’esprit critique. Sans cela, il serait facile de penser que le terme « guédille », qui désigne un mets, n’existe pas simplement parce qu’il n’apparaît pas dans le dictionnaire. Passons aux prochaines failles du discours de MBC.

Légitimer les combats idéologiques radicaux

Bock-Côté poursuit son attaque envers les militantEs « de la gauche extrémiste » lorsqu’il écrit que les termes non-genrés, comme « iel, ielle, iels, ielles », ont pour but de « lutter contre le supposé sexisme de la langue française ». Probablement plus sensible aux réalités d’autrui que lui, j’argumenterais que le but de ces termes est plutôt de respecter le droit au bien-être des autres.

Même s’il peut être difficile initialement d’adapter son vocabulaire, il reste que cela en vaut la peine si cela permet à certains individus de se sentir supportés, mais surtout en sécurité. J’argumenterais également qu’il ne faut pas accorder une grande importance au vécu des femmes et des minorités de genre pour estimer qu’il est acceptable d’invisibiliser leur existence parce qu’il ne faudrait pas surtout pas changer la façon dont on parle.

Est-ce que le Merriam-Webster est officiellement misogyne maintenant qu’il a intégré le terme « incel » à son catalogue?

Bock-Côté demande, une fois de plus, « Est-ce vraiment le rôle du dictionnaire de légitimer les combats idéologiques radicaux? » Peut-on me dire en quoi inclure un mot qui est utilisé par plusieurs personnes une façon de légitimer leurs idéologies? Est-ce que le Merriam-Webster est officiellement misogyne maintenant qu’il a intégré le terme « incel » à son catalogue? Je ne pense pas, non. Un dictionnaire qui refuserait d’inclure certains mots parce que ceux-ci ne sont pas politically correct devrait l’horrifier encore plus qu’un dictionnaire qui ose prendre des décisions qui seront assurément controversées; après tout, MBC critique le phénomène de la censure dans L’empire du politiquement correct.

La tradition ou le bien-être?

À mes yeux, ce n’est pas vraiment une priorité de déterminer si le pronom « iel » dénature la langue française; ce qui est une priorité, c’est de s’assurer que tous les êtres humains aient la possibilité de se sentir respectés au quotidien. C’est assez superficiel, au fond, de prioriser la beauté de la langue à l’intégrité personnelle d’un individu.

Ouvrages consultés et/ou cités

Borba, F. D. S. (1996). Les fondements de l’organisation d’un dictionnaire
d’usages. Meta, 41(2), 279–287. https://doi.org/10.7202/002102ar

Seargeant, P. (2011). Lexicography as a philosophy of language. Language Sciences33(1), 1–10. https://doi.org/10.1016/j.langsci.2010.06.002

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