La zone grise: Tiger King, le sexisme et la curiosité malsaine

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métavers, zone grise, bock-côtéLe 17 novembre dernier, la deuxième saison de la populaire série télévisée Tiger King a été mise en ligne sur la plateforme Netflix. Alliant à la perfection le genre du true crime à celui de la télé-réalité, la première saison de la série avait été visionnée par plus de 35 millions de téléspectateurs et téléspectatrices dans les journées suivant sa sortie.

Même si la deuxième saison connaît jusqu’à maintenant un succès bien moindre, il reste que l’engouement créé par cette série révèle certaines choses sur la culture occidentale. Si certains et certaines se plaisent à écouter des documentaires axés sur des histoires réelles et à s’immerger dans le quotidien plutôt futile d’autrui, est-ce par curiosité ou plutôt par lassitude? Qu’est-ce qui fait en sorte que des personnes aient envie d’écouter le récit d’individus aux morales plus que douteuses? Parce qu’il faut avouer que les « personnages » de Tiger King ne sont ni inspirants, ni particulièrement intelligents. Alors, comment doit-on comprendre ce phénomène?

Ennui pandémique

Bon, d’accord, je l’avoue, pendant le premier confinement, j’ai moi-même fait partie de ceux et celles qui ont dévoré la première saison de Tiger King. L’absurdité de la série apportait une certaine légèreté à la période étrange qu’étaient les premiers mois de la pandémie; comme une amie à moi disait, « cette histoire-là est tellement fucked up que ça aurait été impossible à inventer. »

 nous sommes rivé.E.s devant l’écran avec passivité, sans réellement réagir à ce qui se déroule devant nos yeux.

Mais, maintenant, qu’est-ce qui pourrait justifier que l’on s’y replonge pour une deuxième saison? Selon Pavithra Prasad, professeure au département de communications de l’Université de la Californie, Tiger King est une série qui draine la force vitale des téléspectateurs et téléspectatrices tout en leur reflétant en retour une image de la créature abjecte qu’ils et elles sont en train de devenir dans la vraie vie. Ces propos peuvent sembler extrêmes, mais ce que Prasad veut dire, c’est que le visionnement d’une telle série nous prive momentanément de notre compassion; plutôt que d’être horrifiéE par les scènes de violence de la série ou par les commentaires misogynes prononcés tout au long de la série, nous sommes rivéEs devant l’écran avec passivité, sans réellement réagir à ce qui se déroule devant nos yeux.

Misogynie à peine voilée

Je suis consciente que visionner la série ne signifie pas endosser les propos émis par les personnes qui y participent; toutefois, pour plusieurs, le visionnement va plus loin. Tandis que certainEs ont signé des pétitions pour faire sortir Joe Exotic de prison, d’autres ont envoyé des menaces de mort à Carole Baskin en répétant les paroles sexistes d’Exotic à son égard (« That bitch Carole Baskin »). D’une certaine façon, écouter les péripéties du cowboy homosexuel républicain (et éleveur de tigres!) Joe Exotic, ça envoie le message à Netflix que ce genre de contenu est socialement acceptable ou, du moins, désirable.

N’est-ce pas là une certaine normalisation de la violence faite aux femmes?

Certes, il est possible de n’écouter la série que pour son côté divertissant. Cependant, n’y a-t-il pas une petite dose de curiosité malsaine dans le fait d’être immergé dans la vie d’un pur inconnu? Considérant que Joe Exotic s’enorgueillit de la popularité de l’émission, n’est-ce pas pervers d’encourager des personnes comme lui à perpétuer la violence qui les caractérise?

Free Joe Exotic, vraiment?

La question centrale de la série réside dans le mystère qui entoure l’emprisonnement d’Exotic: est-il réellement coupable ou non? Que la réponse soit positive ou négative, il reste que Joe Exotic n’est pas une personne avec un sens éthique très développé. Lorsqu’il n’est pas en train de dire à quel point il aimerait que Baskin meure, il tire avec un fusil sur un mannequin la représentant. N’est-ce pas là une certaine normalisation de la violence faite aux femmes? Aussi, Exotic n’est pas le seul à émettre des commentaires sexistes; d’autres font références aux femmes de façon objectifiante et compartimentalisée en les appelant des « pussies ». Très chic.

En somme, il me semble apparent qu’il serait plus bénéfique pour l’humanité de consommer du contenu réfléchi et enrichissant plutôt que du contenu aussi infâme que Tiger King. Même si ce n’est que pour se changer les idées, je pense que nous méritons mieux, collectivement, qu’une série qui n’encourage aucunement l’actualisation de soi.

Ouvrages et articles cités et/ou consultés

Hargraves, H. (2021). Tiger king , stranger-than-fiction, and the insistence of reality television. Communication, Culture and Critique13(4), 556–559. https://doi.org/10.1093/ccc/tcaa027

Kavka, M. (2012). Reality tv (Ser. Tv genres). Edinburgh University Press.

Prasad, P. (2021). The casual horror of boredom in tiger king. Communication, Culture and Critique13(4), 571–573. https://doi.org/10.1093/ccc/tcaa030

Scheible, J. (2021). Tiger king as accidental allegory. Communication, Culture and Critique13(4), 568–570. https://doi.org/10.1093/ccc/tcaa029

The netflix effect. (2018). Strategic Direction34(12), 3–5. https://doi.org/10.1108/SD-09-2018-0192

Wyatt, W. N., & Bunton, K. (2012). Ethics of reality tv : a philosophical examination. Continuum International Pub.

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