Le Québec une page à la fois: Les fonds de tiroirs d’un écrivain trentenaire

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Judith Éthier. Photo: Mathieu Plante
Judith Éthier. Photo: Mathieu Plante

«Fuir, fuir parce que c’est la seule option possible, parce qu’il ne reste plus rien, parce que tout ce qui m’a déjà rendu heureux, tout ce qui m’en donnait l’illusion, est en train de se désagréger, de s’effondrer sur moi, de m’écraser complètement […]» (Les fonds de tiroirs, Samuel Sénéchal, Les productions Désordre, 2017, p.5)

Je commence rarement une chronique par une citation du livre dont je veux vous parler. Mais aujourd’hui, je ne vois pas comment j’aurais pu commencer autrement. Car tout le sens du livre commence avec le début de cette première phrase, longue de quatre pages, puisque le narrateur semble incapable de mettre un point final à ses pensées.

Et qu’est-ce qu’il écrit, ce narrateur en fuite?

Les sentiments d’un écrivain qui n’a plus rien à dire. La frustration d’un homme trentenaire, blasé de tout ce que lui impose la routine de sa «petite vie normale». Les questionnements de quelqu’un qui se demande sans cesse «À quoi ça peut bien servir de faire tout ça?»

Dans ce cinquième ouvrage, Samuel Sénéchal, l’auteur, revisite de vieux textes trouvés au fond de ses tiroirs. Entre ces courts récits retravaillés, on suit la quête existentielle d’un jeune écrivain et professeur au cégep qui décide de tout quitter et d’aller vers la rue. Il espère ainsi trouver de quoi écrire. Parfois, repousser nos limites à l’extrême ne peut être que bénéfique.

Avec ses nombreux cahiers, il passera près de quatre mois à errer dans les rues de Montréal, se promenant de café en café, de ruelle en ruelle. On le voit expérimenter le mode de vie vagabond sans le sou et sans possession. Il peut maintenant observer de l’extérieur tous ces gens dans les rues qui marchent vers leur travail où ils espèrent obtenir cette augmentation qui leur permettra d’acheter leurs rêves et leur bien-être.

Il peut maintenant observer de l’extérieur tous ces gens dans les rues qui marchent vers leur travail où ils espèrent obtenir cette augmentation qui leur permettra d’acheter leurs rêves et leur bien-être.

Tout au long de ces 130 pages, on n’est pourtant jamais sûr de l’identité propre de cet écrivain qui couche sur papier son âme blessée, en accumulant les virgules et les questionnements sans réponse. Est-ce de l’autofiction? Sans doute. Mais, dans ce genre de situation, il est difficile de cerner où s’arrête la vérité et où commence la fiction, puisqu’un auteur n’est jamais le narrateur de son histoire (et oui j’ai utilisé mes notions de littérature). Il ne l’est jamais complètement du moins.

La bête noire de tous les écrivains

Je me suis souvent demandé si tous les écrivains de ce monde passaient par cette période noire de leur vie, où ils ne savent plus du tout ce qu’ils sont en train de faire; cette période où l’on voudrait tant publier un roman dont tout le monde parlerait, mais que l’on n’arrive pas à écrire quoi que ce soit de valable; cette période où le gouffre de l’alcool et de la drogue semble la seule option pour engourdir notre mal… Bref, cette période où l’on doute de tout.

Cette période où l’on voudrait tant publier un roman dont tout le monde parlerait, mais que l’on n’arrive pas à écrire quoi que ce soit de valable

Je crois que tout le monde a raison de douter du chemin qu’il a choisi d’emprunter. En particulier les littéraires, puisque les chances d’avenir en tant qu’écrivains sont assez basses, on ne se le cachera pas.

Alors, pourquoi écrit-on? À quoi ça sert de devenir écrivain si personne ne nous lit? À quoi ça sert que j’écrive cette chronique si personne ne s’y intéresse?

Parce qu’il n’y aura jamais «personne» pour lire ce qu’on écrit. Il y aura toujours quelqu’un. Même si cette seule et unique personne c’est notre grand-mère parce qu’elle nous aime tellement. Certain de nos plus grands écrivains, de ceux qui ont passé à l’histoire, n’était même pas connu le temps de leur vivant (ce n’est pas très encourageant…).

Parce qu’il n’y aura jamais «personne» pour lire ce qu’on écrit. […] Même si cette seule et unique personne c’est notre grand-mère parce qu’elle nous aime tellement.

Peu importe au fond que l’on ne vende pas autant d’exemplaires que J.K. Rowling. Il suffit d’avoir confiance en nos lecteurs. Et d’avoir la passion de l’écriture.

Parce que oui, ça fait du bien d’écrire. Ça fait du bien de lire. Ça fait du bien de s’échapper de ce monde afin de mieux y revenir après. Ça fait surtout du bien d’avoir la chance de publier nos pensées et celles des autres; de pouvoir dire haut et fort ce qui choque et ce qui blesse; de pouvoir dire que, ce qui se passe en ce moment, c’est important. Il faut que ça se sache. L’écriture, ça sert à ça aussi, à dénoncer.

Et à réconforter ensuite.

Samuel Sénéchal, «Les fonds de tiroirs», Édition Les productions Désordres, Trois-Rivières, 2017, 130 pages.
Samuel Sénéchal, «Les fonds de tiroirs», Édition Les productions Désordres, Trois-Rivières, 2017, 130 pages.

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