Les mains sales: Affaire Godbout ou le martyr d’un écrivain

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Mains sales
Crédit: Sarah Gardner

Quand j’étais un jeune adolescent, je passais beaucoup de temps dans les bibliothèques. Mes goûts en lecture, symbole de mon manque de sensations fortes, étaient les suivants : Plus c’était controversé et interdit, plus l’envie me prenait.  

Un des auteurs graphiques que j’aimais bien était Patrick Sénécal. Je lisais tous ses livres les uns après les autres, disponibles à la bibliothèque de mon école secondaire. Lorsque je suis arrivé pour emprunter Aliss, je fus surpris de son inexistence sur les tablettes, j’ai donc demandé à la technicienne en documentation ce qu’il en était. En toute confidence, elle me dit : «Une stagiaire l’a emprunté durant son stage… puis est venue déposer une plainte pour qu’il soit retiré des tablettes, le livre n’avait pas sa place dans une école secondaire».

Un livre comme Aliss n’avait pas sa place dans une école secondaire.

Je me demande souvent si c’est la même qui a porté plainte pour l’œuvre d’Yvan Godbout, récemment acquitté de production de pornographie juvénile. Sûrement pas, mais ces deux anecdotes sont liées, bien entendu.

L’issue d’un calvaire de 18 mois

Acquitté, Yvan Godbout et sa maison d’édition AdA ont durement souffert de ce procès, notamment des pertes financières. Ils ont aussi subi un lynchage public, un véritable charivari. En effet, la communauté internet, avec toute sa finesse, a grandement attaqué l’écrivain et sa maison d’édition. Commentaires vicieux, menaces de mort, Godbout a été, malheureusement, comme de la chair fraîche pour des vautours.

Même dans une société qui va vers la réhabilitation carcérale (avec beaucoup de parcimonie et une extrême stigmatisation), celles et ceux convaincuEs de crimes sexuels sont écartéEs. Pas de réhabilitation, pas de thérapie possible, pas de réinsertion en société. À chaque fois qu’une affaire fait les manchettes, l’opinion publique parle. Elle parle de rétablir la peine de mort, elle parle de mélanger avec les autres prisonniers pour faire l’épuration. Ce sont des crimes qui vont chercher les passions, et on comprend ça. Il y a cependant une certaine bienséance à tenir.

Pas de réhabilitation, pas de thérapie possible, pas de réinsertion en société. À chaque fois qu’une affaire fait les manchettes, l’opinion publique parle.

Le problème avec Godbout, c’est que le procès a été bâclé, ainsi que l’enquête. On sent que peut-être le pouvoir a été abusé à certains endroits.

Habituellement, pour faire un procès, les preuves doivent être substantielles. L’offense doit avoir été faite clairement. Mais ici, tout était dans l’ambiguïté.  

Un précédent qui aurait fait froid dans le dos

Une des plus craintes de la communauté littéraire était que le procès vienne créer un précédent dans la loi. Ce précédent aurait empêché toute œuvre du même acabit. Plusieurs auteurs et autrices se sont positionnéEs derrière Godbout, ayant pu eux-mêmes être frappéEs de cette accusation. C’est notamment le cas de Patrick Sénécal, qui savait très bien que la création d’un précédent signifierait que sa tête serait la prochaine à tomber. L’écrivain a lui-même eu recours au même genre de scènes dans certains de ses romans. Il reste inconcevable pour lui que quelqu’un se ramasse devant un tribunal pour un crime imaginaire.

Parce que c’est bien ce que c’est. En droit criminel, pour qu’il y ait une faute, doivent être réunis deux critères : à la fois l’intention criminelle et d’autre part l’acte criminel. Or, aucun de ces deux critères n’a été clairement rempli, alors pourquoi y a-t-il eu un procès? Pour qu’un procès de production soit tenu, il faudrait être capable de prouver que l’acte a été commis et qu’il a été commis avec une intention criminelle. Rien ne prouve que Godbout a produit de la pornographie juvénile et rien ne prouve qu’il voulait en produire.

Une réécriture de la loi

Il reste quelques jours pour envoyer le jugement rendu par la cour en appel. Selon les dires de l’avocat de Godbout, Me Jean-Philippe Marcoux, la vraie victoire ne sera atteinte qu’après ce délai de 30 jours. L’issue de ce jugement est extrêmement importante pour le droit canadien, puisqu’il vient invalider deux alinéas sur la pornographie juvénile.

 Pour l’avocat, les deux alinéas mis ensemble viennent blâmer la Charte canadienne des droits et libertés. En effet, si la loi est nécessaire, car elles protègent les véritables enfants, son manque de subtilité la rend tellement large qu’elle protège les enfants fictifs. C’était la première fois qu’on voyait une accusation de ce genre envers un livre de fiction. Me Marcoux soutient que :

«C’est beaucoup de particularités qui ont fait en sorte que je n’ai pas trop comprises, et je ne comprends toujours pas, aujourd’hui, les raisons qui ont motivé le DPCP à agir comme ça, et à maintenir cette accusation-là.»

Le livre Hansel et Gretel d’Yvan Godbout vient modifier la loi.

Un procès politique? Peut-être

Nous sommes en droit de se demander si certaines raisons de l’accusation de Godbout sont métajuridiques. Yves Boisvert de La Presse laisse sous-entendre que l’orientation sexuelle de Godbout aurait peut-être poussé les autorités à intervenir plus rapidement et à biaiser, consciemment ou inconsciemment, leur rapport. On se demande aussi pourquoi la plainte de cette femme, refusée une première fois, fut prise au sérieux par un autre département policier.

A-t-on voulu faire de Yvan Godbout un bouc émissaire? On ne peut bien entendu rien prouver, espérons qu’une enquête sera faite pour nous montrer l’engrenage de ce processus judiciaire.

En attendant la fin du délai de 30 jours, c’est une victoire amère contre la censure artistique.  

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