Les mains sales: John A. Macdonald et son déboulonnement

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Crédit: Sarah Gardner

Les différents réseaux sociaux s’enflamment dernièrement suite au démantèlement de la statue de John A. Macdonald lors d’une manifestation samedi dernier. La statue, vue comme un symbole du racisme et de l’oppression par les manifestantEs, fut déboulonnée, vandalisée et décapitée. Ce n’est pas la première fois que la figure controversée perd la tête. En novembre 1992, des militantEs se réclamant du FLQ ont décapité un monument… dont la tête n’a jamais été retrouvée.

Que penser de cet évènement? Plus largement, de ces excès de violence collectifs, conséquences de droits opprimés par un système qui semble nauséabond jusqu’à la moelle pour certainEs.

Une tradition d’oppression

La destruction de monuments faisant hommage à des personnages historiques n’est pas une nouveauté. Même ici au Québec, depuis les années 60, des militantEs font du vandalisme; on pense notamment à la tentative de faire sauter la statue de la Reine Victoria à la dynamite. Certes, on peut en voir une résurgence depuis quelques mois. Les mouvements sociaux s’organisent, pour le mieux, essayant de faire changer les injustices du système, qu’elles soient envers les Afro-Américains aux États-Unis, envers nos frères et sœurs autochtones ici au Québec, ou envers les victimes de violences sexuelles à travers le monde.

La première statue à avoir passé sous les bonbonnes est celle de Dollard-des-Ormeaux. Le soldat fut accusé par les militantEs d’être une figure «raciste» et de célébrer le passé «facho-chrétien» du Québec… Même si le personnage a fait la guerre contre les Iroquois du Saint-Laurent (aux côtés des Hurons-Wendat notamment), permettez-moi de dire que ce genre d’anachronisme serait un argument béton pour imposer un cours obligatoire d’histoire québécoise et de pensée critique dans les cursus. Mais bon, ce sera un sujet pour une prochaine fois. En attendant : que pensent les principaux et principales intéresséEs et expertEs de cette question? Est-ce qu’on laisse tout ça aux foules? Ou on permet aux expertEs du patrimoine et aux victimes des injustices de parler?

Même ici au Québec, depuis les années 60, des militant.e.s font du vandalisme, on pense notamment à la tentative de faire sauter la statue de la Reine Victoria à la dynamite.

Qu’en pensent les personnages historiques controversés?

Une des statues controversées qui fut la première à être déboulonnée fut celle de Robert E. Lee, général en chef des armées confédérées. Pour ceux et celles qui ne sont pas au courant, la Guerre de Sécession avait comme principal motif l’abolition de l’esclavage. Le Sud (les armées confédérées), dont la principale économie reposait sur l’esclavage, était farouchement opposé à cette issue.

Plus de 150 ans plus tard, on parle toujours de Robert E. Lee, là n’est pas le problème. Le problème c’est que cette figure soit reprise par des mouvements sociaux intrinsèquement racistes, tels que les suprémacistes blancs ou bien les différentes figures de l’Alt-Right qui honorent ce personnage et qui furent les premiers à monter aux rideaux lorsque sa statue est vandalisée. Or, si ce n’était que de Robert E. Lee lui-même, les monuments à la mémoire des porte-drapeaux du Sud (et plus largement, tous les monuments à la mémoire d’une guerre civile) ne devraient pas être érigés. En effet, celui qui après la guerre a accepté sa défaite et plaidé allégeance au Nord, voyait l’importance d’oublier les sentiments séparatistes et de fermer les plaies laissées par la guerre civile.

Au Québec, qu’en est-il de «refermer les plaies du passé»?

Les plaies du passé

Au Québec, qu’en est-il de «refermer les plaies du passé»? L’historiographie canadienne récente fait pratiquement consensus pour considérer les politiques anglophones de la confédération comme responsables d’un génocide culturel des peuples autochtones (si on pense principalement à l’Indian Act de 1876 ou à la création des pensionnats autochtones). En plus, en territoire québécois, est-ce que les personnes de descendance canadienne-française veulent voir la statue d’un homme qui les a utiliséEs comme cheap labor et dont le racisme était tout aussi virulent?

Pour des personnalités comme Valérie Plante, mairesse de Montréal et Dominique Anglade, cheffe du parti libéral, la question se pose. Les deux femmes voient l’importance de rendre hommage aux personnages historiques, qui aspirent à un idéal de société. Anglade a elle aussi proposé un comité d’expertEs sur la question. En effet, avant le déboulonnement par une foule, plusieurs options pourraient être envisagées par des expertEs (dont la création profiterait à l’emploi de diplôméEs en sciences historiques et du patrimoine!): on peut mettre les statues dans des musées, à l’abri des sensibilités ou bien tout simplement mettre des plaques explicatives pour remettre en contexte.

Le déboulonnement des statues «au nom» des autochtones pourrait renforcer des stéréotypes et des amalgames.

Avis des communautés autochtones

On voit aussi certains dangers quant aux actes de vandalisme. Notamment une stigmatisation des communautés «pour qui» on déboulonne les statues. Aucun regroupement autochtone n’appuie directement ce geste, et même Le ralliement national des Métis se dit contre, considérant que l’approche utilisée ne les sert pas. Pour Konrad Sioui, Chef de la nation huron-wendat, les manifestantEs parlent en leur nom sans penser aux conséquences. C’est un avis partagé par Konstant Awashish, chef de la nation atikamekw. Pour ce dernier, le déboulonnement des statues «au nom» des autochtones pourrait renforcer des stéréotypes et des amalgames. Viviane Michel, présidente des Femmes autochtones du Québec, quant à elle, souligne qu’il ne faut pas honorer ce genre de personnage.  

Pour terminer, il faut traiter de cette question de manière posée, sans tenter de plaquer les valeurs de notre société aux figures du passé, et encourager les gens à dialoguer et à penser l’Histoire.

Le déboulonnement de Macdonald n’est ni un acte noble, ni un acte de résistance, mais une invitation à ne plus penser l’histoire.

Antoine Dionne Charest, doctorant en philosophie.

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