Les mains sales: La liberté académique est-elle menacée?

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Mains sales
Crédit: Sarah Gardner

Le climat est assez tendu depuis que la vie est virtuelle. Depuis presque un an, nous avons pu être témoins de l’embrasement de la toile. Elle donne une voix à ceux et celles qui n’en ont pas. Dénonciations, cancel culture et libertés académiques sont au centre des débats des derniers mois. À quel point cette liberté est menacée, à quel point «on n’a plus le droit de rien dire»?

Qu’est-ce que la censure?

Le mot «censure» est sur toute les lèvres. Tellement que son sens propre est galvaudé. Le mot, apparu à l’époque médiévale, a tout d’abord une valeur religieuse. Il représente l’action d’une structure ayant un pouvoir dominant sur l’expression d’une société donnée. La censure évoque le fait qu’une institution ait le pouvoir de condamner et d’empêcher un discours donné. Elle est dans ce sens le fruit des institutions académiques, politiques et religieuses. Donc lorsque vous écrivez dans la chronique du journal le plus distribué au Québec que vous êtes censuré… Vous ne l’êtes pas vraiment.

La mise en place des universités en Occident au XIIIe siècle a aidé à la création d’un microcosme intellectuel. L’historien Jacques Le Goff (1924-2014) raconte que les universités sont nées à une époque où les corporations étaient en vogue. Elles ont su mettre au point des structures pour que leurs débats et leurs recherches échappent le plus possible aux juridictions ecclésiastiques et politiques. L’éducation était alors fondée sur l’étude, l’analyse et le débat d’idées.

Les gens arrivent aux études supérieures avec l’impression de déjà tout savoir.

Bien entendu, c’est toujours le cas. Il n’en reste pas moins cependant qu’aujourd’hui l’université a pris un tournant plus clientéliste et qu’elle tend à oublier son influence sur le politique. C’est l’avantage de la liberté académique: être libre de l’influence de l’Église et de l’État. Les intellectuel.le.s ont le devoir de critiquer et de surligner les problèmes sociaux et les dérives. En effet, le climat actuel dans les sphères intellectuelles, bien plus qu’une simple critique constructive des institutions, consiste souvent en une dérision. La démocratisation du savoir a permis aux gens d’apprendre en autodidacte beaucoup plus facilement qu’avant, et la connexion leur a permis d’en discuter avec d’autres beaucoup plus souvent qu’avant. Ça n’a pas que du bon.

Le problème de la surconfiance et de la chambre d’échos

Les gens arrivent aux études supérieures avec l’impression de déjà tout savoir. C’est ce qu’on appelle en psychologie l’effet Dunning-Kruger. Les étudiant.e.s se sont renseigné.e.s sur leurs sujets d’intérêt, ce qui fait qu’ils et elles ont un effet de surconfiance envers leurs connaissances avant même d’arriver à l’université. Aussi, les algorithmes des réseaux sociaux font qu’on évolue tout le temps dans des chambres d’échos. Ce qu’on consulte sur internet ne nous renvoie que notre propre image; nous avons de la difficulté à être confronté.e.s à la fragilité de nos opinions.

Cette attitude ne fait pas souvent bon ménage avec l’arrivée à l’université, où les idées sont débattues et confrontées. Les plus extrêmes tiennent même une attitude visant à discréditer systématiquement le passé et la tradition. Pour certaines personnes, cette confrontation pose un problème, et les institutions tendent à leur donner raison. J’ai bien des défauts, mais je ne suis pas naïf; je sais que le savoir n’est pas la principale préoccupation de celleux qui gèrent les universités.

Tout le monde gagnerait s’il se mettait dans une position de modestie épistémique.

Bien entendu, la tolérance envers la liberté d’expression peut avoir certaines limites, comme le soulignait le philosophe américain Herbert Marcuse (1898-1979) dans son article Repressive Tolerance, publié en 1965. La tolérance pour lui est en effet une fin en soi, elle doit amener à une société meilleure. Il existe cependant une indiscriminate tolerance (notre traduction: tolérance sans discernement) cette dernière inclut les discussions dans les cadres académiques où toutes les idées peuvent et doivent être débattues. Toutefois, la tolérance envers l’ordre établi et les populations opprimées n’est pas toujours balancée, et il est du devoir, selon Marcuse, que les groupes marginalisés fassent valoir leurs idées et leurs critiques.

Petites discussions entre adultes

Dire que la liberté académique est en danger est un peu fort. Il est cependant dommage de voir le peu d’enthousiasme mis en place par les administrations pour protéger leur corps enseignant de dérives étudiantes. Les cursus auraient avantage à être revisités dans une perspective plus inclusive. Cependant, le corps professoral a l’autorité d’enseigner ce qu’il veut. Si on peut comprendre la restriction au secondaire et au cégep, il est absurde de l’appliquer au cadre universitaire. Entre adultes, idées, œuvres et positions dérangeantes doivent être discutées, si ce n’est que pour lutter contre ces dernières. Comme disait Jean Leloup: «Le monde est à pleurer».

Bien entendu, ce n’est pas toutes les opinions qui se valent. Les discours haineux restent à bannir. Mais en dehors de ces discours, aucun groupe n’a le monopole de la vertu. Tout le monde gagnerait s’il se mettait dans une position de modestie épistémique. Comme disait Socrate: tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

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