Mange, lis, aime: Alexandre Dostie, le poète rebelle

2
2017
bandeau-COOPSCO-final_01

Nombreux sont ceux pour qui le poète typique, c’est un marginal qui peint ses états d’âme sur une page blanche, c’est un rêveur sentimental qui se réfugie dans les beaux mots pour oublier le réel. Rien à voir avec des «vrais mâles» qui sentent la testostérone et qui s’excitent autant devant un moteur turbo qu’une fille en bikini. Alexandre Dostie réussit pourtant à concilier l’homme-viril et l’homme-poète dans Shenley, son premier recueil publié chez l’Écrou, où l’on y rencontre «l’arc-en-ciel dans une flaque de gaz, la fleur dans le pit de sable». Pas étonnant que celui qui se cache derrière cette «poésie incisive, orale et brute» n’ait pas l’allure d’un Nelligan : avec ses longs cheveux en broussaille, sa barbe touffue et son style punk-rebelle-je-fais-ce-je-veux, le Trifluvien d’origine nous offre une poésie aussi poignante que son allure.

Écrire au masculin

L’œuvre d’Alexandre Dostie donne accès à un univers souvent négligé en poésie : celui de l’ouvrier, du gars de shop qui ponctue ses quarts de chiffre de violentes soirées de bross, de flirts avec les «chicks» qui s’excitent devant des mots tendres comme «toé bé, des blondes comme toé c’est rare». Les bolides pleins d’rouille, les cours à scrap ou les «dompe[s] pleine[s] de chars», sont des images qui défilent en boucle dans le recueil du poète, et sont des symboles efficaces pour exposer le mâle alpha: «les gars versent à grandes gorgées/du cresta blanca/sur les hoods de leurs minounes/en jupes courtes/comme leur chicklet-chicks/assises dans le char». Dommage de ne pas retrouver un camion massif sur la première de couverture du recueil : l’image – il me semble – aurait été plus poignante que le dessin naïf de Louis-Alexandre Beauregard.

Avec ses longs cheveux en broussaille, sa barbe touffue et son style punk-rebelle-je-fais-ce-je-veux, le Trifluvien d’origine nous offre une poésie aussi poignante que son allure.

Détourner les attentes

L’œuvre poétique est souvent le lieu privilégié pour exposer les finesses et les beautés de la langue. Dans Shenley, Alexandre Dostie semble plutôt céder la parole à un campagnard qui s’exprime dans une langue anglicisée, lacunaire, parfois vulgaire : «t’as jamais pété ça toé/une baguette de pool/s’a tête d’un gars/mais/tu y as pensé en estie». L’on découvre la vivacité, l’énergie singulière de ce langage familier que n’a pas le mérite d’avoir le français international et mesuré. Le poète remplace aussi l’épanchement lyrique auquel donne souvent accès la poésie, par des sujets triviaux. Si le recueil se divise en deux parties dont les titres sont «La Faune» et «La Fleur», Dostie campe, au contraire, des lieux urbains qui n’évoquent en rien la nature : ce sont dans les bars, les casse-croûte miteux, «le restaurant d’bines» que les mots trouvent refuge. Sous la plume du poète rebelle, la poésie se départit de ses airs hautains pour devenir plus familière et du même coup, plus près du réel.

Chanter les mots

Dans Shenley, l’on se surprend parfois à fredonner les vers plutôt qu’à les lire: «j’pile dl’a planche/au moulin/j’pile du cash/à caisse/j’pile des vides/dans cave/j’pile les shooters/au bar/j’pile sur tes pieds/à l’hôtel/j’pile sur mon orgueil/dans tes bras». Pas étonnant que les mots du Trifluvien résonnent comme une tirade musicale poignante lorsque l’on sait que le poète chausse aussi les souliers du musicien : il se déchaîne depuis 2012 dans le groupe Fullblood, band d’horreur punk francophone et il a déjà pratiqué le «spoken word», une forme de poésie orale, avec le groupe Duo Camaro. Dostie nous offre une poésie instinctive, sonore et qui ne manque pas de rythme, si bien que ses courts vers incisifs embelliraient certainement nombreuses chansons québécoises.

*

La chronique littéraire : une p’tite nouvelle dans le Zone Campus

Depuis cette année, le journal agrémentera la section Arts et Spectacles d’une chronique littéraire (Yeah !) destinée autant aux mordus de lecture qu’à ceux qui la boudent (et Dieu sait qu’ils sont nombreux). Le pari peut sembler ambitieux de présenter des livres susceptibles de plaire autant aux plus rétifs qu’aux amoureux du livre. Mais détrompez-vous, la littérature n’est pas uniquement destinée à une élite pompeuse. Je m’étonne souvent de rencontrer des œuvres à la fois laborieusement construites, intelligentes et accessibles, de découvrir des auteurs accrocheurs, qui me font sourire ou pleurer ma vie autant que les plus populaires émissions sur Netflix. J’ose espérer que ces petits bijoux littéraires qui passent trop souvent inaperçus arrivent à transformer la fade image que revêt la littérature. Qu’on se le dise, ce ne sont pas les Montaigne, les Rimbaud, les Voltaire ou les Lamartine qui susciteront l’intérêt du lecteur-novice: ils sont trop loin de notre réalité. Or, il en est tout autrement pour la littérature québécoise contemporaine, beaucoup plus apte à saisir notre réel avec une touche d’humour ou d’ingéniosité et dans un langage qui nous est plus familier. C’est de cette littérature, innovante et inspirante, dont il sera question dans cette chronique : de l’essai au roman, en passant par les recueils de poésie ou les blogues, j’éplucherai les nouveautés littéraires pour vous partager mes plus belles découvertes.

2 COMMENTAIRES

REPONDRE

Please enter your comment!
Please enter your name here