Martine Delvaux et Elkahna Talbi : Discussion en direct

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Martine Delvaux Elkahna Talbi
Martine Delvaux, Crédit: Éléonore Delvaux-Beaudoin | Elkahna Talbi, Crédit: Emmanuel Crombez
Le mercredi 1er avril, 20h, Mémoire d’encrier diffusait en direct une discussion entre Martine Delvaux et Elkahna Talbi sur leur page Facebook. Dans le cadre de ce deuxième rendez-vous littéraire intitulé «La littérature au temps du coronavirus», les deux invitées nous ont parlé de l’effet de la crise sur leur mode de vie et de création, mais aussi sur la nécessité qu’aura sans doute l’écriture après celle-ci.

La rencontre-discussion entre les écrivaines est une initiative de Mémoire d’encrier, organisée en collaboration avec les Éditions du remue-ménage. Mercredi, 25 mars, les invitées étaient Marie-Christine Lemieux-Couture, autrice, chroniqueuse et militante, et Lorrie Jean-Louis, bibliothécaire ambulante et chargée de développement des clubs de lecture du Premier Roman (UNEQ).

La discussion entre Martine Delvaux et Elkahna Talbi était très naturelle, fluide, spontanée.

La discussion entre Martine Delvaux et Elkahna Talbi était très naturelle, fluide, spontanée. En tant que spectateur.trice.s, nous avons eu accès à leur intimité, mais nous étions aussi renvoyé.e.s à notre propre intimité. Dans le confort de leur chez elle, elles discutaient ; nous, de notre salon ou de notre chambre, nous écoutions. Ce fut très beau d’avoir accès à leur espace privé, domestique, réflexif. Tout au long de la discussion, les spectateur.trice.s étaient invité.e.s à participer en posant des questions en commentaire. 

Apprivoiser l’ennui

Dans le cadre de cette rencontre-discussion, elles ont eu pour objectif de parler de leurs écrits. Toutes deux écrivaines, elles ont parlé de leur sentiment envers le confinement et la création, c’est-à-dire l’écriture. D’une part, il y a d’abord une certaine pression à vouloir rendre productif le confinement. D’autre part, il y a l’incapacité de le faire. Elkahna affirme être incapable d’écrire : «mais je suis incapable d’écrire» (Talbi). Elle pense qu’il faut d’abord apprendre à apprivoiser l’ennui, qu’il est important dans le travail d’écriture. Apprivoiser l’ennui consiste, entre autres, à «vivre la réalité qui est là» (Talbi).

Toutes les deux, elles ne trouvent pas refuge dans l’écriture, mais vient tout de même après un sentiment de culpabilité. Il y a ainsi une dualité entre la pression de vouloir rendre la quarantaine productive et l’incapacité de le faire. «Cette dualité, elle est exigeante et elle est épuisante», affirme Elkahna Talbi.


«Je le fais comme si c’était un à côté. Ça ne vient pas chercher la même place en moi.»

-Martine Delvaux


Martine Delvaux, de son côté, écrit, mais différemment qu’à l’habitude. «Je le fais comme si c’était un à côté. Ça ne vient pas chercher la même place en moi», dit-elle. Elle écrit à des drôles d’heures, à des moments décousus, un peu «à côté de la vie» (Delvaux). «L’écriture est peut-être possible à l’extérieur de ce qui était normal», souligne Elkahna Talbi.

Fiction et COVID-19

Et qu’en est-il de la fiction dans la littérature? Réussit-elle à apaiser nos solitudes? Elles ont mentionné la difficulté que nous pouvons avoir actuellement, en cette crise de la COVID-19, de se plonger dans la fiction. «En plus, c’est qu’on a l’impression de vivre dans une fiction en ce moment», souligne Martine Delvaux. Dans la fiction, Elkahna soumet l’hypothèse que c’est un peu comme si nous avions besoin d’éléments de «reconnaissance» en ce moment. Certain.e.s trouvent refuge dans la lecture, alors que d’autres en sont incapables.

La discussion entre Martine Delvaux et Elkahna Talbi par les Mémoires d’encrier.

Le(s) rôle(s) des écrivain.e.s, des artistes

Une spectatrice a mis en perspective la situation des infirmier.ère.s, des chômeur.ses., des itinérant.e.s, des gens vulnérables, des femmes démunies, puis a posé la question suivante : «sentez-vous une responsabilité d’artiste?» Selon elles, il s’agit d’abord de vivre la crise actuelle.

En tant qu’écrivaine, Elkahna Talbi souligne qu’elle est davantage en mode observation, ce qui se rapporte un peu à sa démarche en poésie, soit d’observer les subtilités. La responsabilité de l’artiste serait un peu ça, d’être attentif.ve à la crise actuelle, de ce que cela provoque en nous, mais «de ne pas le noter, de juste le penser, le réfléchir, pour être peut-être capable après de garder ce qu’il y a à garder» (Talbi). Elkahna Talbi se questionne par rapport à l’écriture : «est-ce qu’elle est nécessaire durant l’événement ou, au contraire, elle va être nécessaire après?». D’un point de vue personnel, elle croit que la nécessité de l’écriture est plutôt quelque chose qui va venir après.

«Moi, je crois beaucoup au rôle des écrivain.e.s, des artistes dans l’espace public. On a des choses à faire, on a des choses à dire.»

-Martine Delvaux

Martine Delvaux ajoute qu’il y a tout de même une nécessité des artistes de se prononcer dans l’espace public. «Moi, je crois beaucoup au rôle des écrivain.e.s, des artistes dans l’espace public. On a des choses à faire, on a des choses à dire, mais parce que politiquement […], peut-être qu’on peut proposer un autre regard. Peut-être qu’on voit les choses un petit peu différemment. Peut-être que, des fois, on peut être juste un petit peu à côté de la plaque pour mettre en lumière quelque chose que normalement on ne préfère pas regarder» (Delvaux). 

Il n’y a pas seulement un rôle pour les écrivain.e.s ou les artistes, mais il y en a plusieurs. Plusieurs pour différentes raisons, qui répondent à divers besoins. Quand les gens auront repris leur vie normale, peut-être qu’un de leurs rôles sera notamment de dire «attention» (Delvaux), de faire un petit «red flag» (Talbi). La nécessité de l’écriture viendrait donc, selon elles, après l’événement de la crise actuelle. Les oeuvres qui émergeront de cette crise pourraient être des outils à la réflexion afin de comprendre ce que nous avons vécu, à la fois collectivement et à la fois individuellement.

Et puis le féminisme?

En tant de crise, qu’advient-il du féminisme? Devons-nous le mettre de côté? Non, au contraire. Martine souligne qu’il y aura peut-être un ressac en terme des droits des femmes, mais pas un ressac en terme de féminisme. Elle croit qu’au contraire, cette situation va continuer d’animer le mouvement féministe qui est présent depuis déjà quelques bonnes années (Delvaux). Selon la militante féministe, il faut continuer à analyser le monde, «ce n’est pas parce qu’on est en crise qu’on arrête d’analyser le monde» (Delvaux).

Elkahna Talbi croit que, plus que jamais, il est important de rester éveillé.e.s au féminisme. «Ce serait peut-être important de faire un effort, un effort plus important pour analyser comment on réagit en temps de crise et les biais qui sont encore plus forts parce que là, pour certaines personnes, […] l’aspect réfléchi qu’on peut avoir quand les conditions de vie sont à leurs meilleures, là, en situation de crise, de stress, d’anxiété, comment on réagit face à notre partenaire dans la maison», souligne-t-elle. Qu’en est-il des tâches domestiques? Est-ce encore la femme qui les prend en charge?

En tant que femme, il est donc nécessaire d’observer nos façons de réagir en temps de crise. De se demander, par exemple, «est-ce que j’ai cette tendance à vouloir protéger?» (Talbi).

Lire aussi : La p’tite vite: Le féminisme, ce mot tant mal-aimé

Pour explorer davantage…

Les vidéos des Rendez-vous littéraires virtuels de Mémoire d’encrier sont disponibles sur leur chaîne youtube via le lien suivant. Toutes les citations de ce texte sont entièrement tirées de cette rencontre-discussion vidéo.

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