Reportage: Gabrielle, la battante affamée de réussites

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L’une des photos préférées de Gabrielle qui, selon ses dires, image bien le trouble. Crédit: Gabrielle Théoret

Vous ne le savez peut-être pas, mais cela fait deux ans que l’anorexie est entrée dans ma vie. Ignorante, sans prévenir, sans cogner, elle y est entrée. C’est l’une des raisons pour laquelle cette maladie me fascine et m’intrigue, j’imagine. Incompris, ce trouble alimentaire est très contraignant dans ma vie et dans celle des gens qui en souffrent. Il s’agit, en fait, d’une maladie mentale complexe et profonde qui est plus fréquente que l’on pourrait le penser.

Dans l’optique de démystifier un peu plus le trouble, nous avons décidé, dans le cadre de ce reportage, de lever le voile sur les défis que peut amener ce trouble au quotidien, spécialement quand vient le temps de conjuguer anorexie sévère et études supérieures. Maintenant, embarquons ensemble dans la tête de Gabrielle, qui a très gentiment accepté de nous partager une portion de sa vie. Croyez-moi, vous lirez le portrait d’une personne inspirante et affamée, dans tous les sens du terme. Cœurs sensibles ou cœurs tout court, je vous aurai prévenu.

Atteinte d’anorexie sévère depuis neuf ans maintenant, Gabrielle, une jeune femme de 22 ans combat continuellement la maladie. Faites le calcul (ou je le ferai pour vous), ses troubles ont débuté dès l’âge de 13 ans. Hélas, la maladie est perverse. Étudiante au Cégep de Valleyfield, elle persévère, malgré les défis qui abondent sur sa route. Tombant et se relevant dans les plus petites victoires comme dans les plus grandes défaites. Elle poursuit son rêve : celui de devenir enseignante en adaptation scolaire. Jeune adulte aimant la vie même si elle ne la lui est pas facile, elle s’est avérée très explicite quand est venu le temps de s’exprimer sur son TCA.

Droguée en permanence

Questionnée sur les embâcles que l’anorexie dressait dans son parcours scolaire, Gabrielle débute en parlant de sa médication. Ici et pour l’ensemble du texte, il est important de noter que Gabrielle est atteinte d’un niveau assez sévère et atypique d’anorexie, ce qui confirme encore une fois qu’elle est une femme forte. Je n’ai pas peur de le dire, en fait, depuis notre discussion, je l’idolâtre. Puisqu’elle est touchée par l’anorexie sévère, elle est donc contrainte à prendre des médicaments très puissants et ce, à très fortes doses. Elle raconte que le simple fait de prendre cette médication lui complique la vie. Évidemment, elle demeure lucide et sait très bien qu’il s’agit d’un mal nécessaire dans son cheminement vers la guérison.

« Je me réveille le matin et je suis déjà gelée. J’ai de la misère à sortir du lit. Souvent, je me lève et je ne parviens pas à avancer en ligne droite. Parfois, je tombe même, tellement la médication est puissante », confie-t-elle.

Atteinte d’anorexie sévère depuis neuf ans maintenant, Gabrielle, une jeune femme de 22 ans combat continuellement la maladie.

Comme elle le mentionne, ces effets indésirables sont continuels durant toute la journée. Gabrielle se rend donc en salle de classe où elle se dit être « sous l’effet de la drogue ». La question se pose. Comment est-il possible de performer académiquement avec un cerveau qui est assujetti à la toxicité? Elle confie que c’est loin d’être facile, mais qu’elle persévère malgré tout. Elle ne peut cacher sa peine vis-à-vis la réaction qu’ont certaines personnes, dont certains de ses ami.e.s, quant à cette situation.

« Je me fais constamment dire que j’ai l’air gelée. Je me fais dire « lâche la drogue Gab » plus souvent qu’à mon tour. Mes ami.e.s le lancent à la blague, d’autres sont sérieux.se.s. Quoi qu’il en soit, je crois que chaque remarque du genre a son fond de vérité », raconte Gabrielle.

Savez-vous ce qui est le plus absurde? La jeune femme n’a jamais touché aux drogues illicites ni au cannabis. Elle mentionne clairement que c’est contre ses principes. Malgré tout, c’est quand même elle qui est pointée du doigt comme étant la droguée par les filles qui roulent leurs joints dans le stationnement du cégep. La vie est injuste, parfois, quand on y pense.

Quand déficit énergétique devient académique

Comme nous le savons, les personnes souffrant d’anorexie mentale se retrouvent presque en permanence en déficit calorique. Qui dit déficit calorique, dit aussi déficit énergétique. Les personnes souffrant d’anorexie ont souvent moins d’énergie à la base. Comme Gabrielle le souligne, dans son cas, le simple fait de se rendre à l’école est, en soi, un énorme défi.

Elle devait, avec le peu d’énergie qu’elle avait, se frotter à l’achalandage du réseau de transports en commun de Valleyfield. Elle confie que c’était, pour elle, quelque chose de très exigeant. S’entasser parmi la masse et les jugements. Avoir l’impression de se faire observer en permanence et d’être loin de faire l’unanimité. Le transport en autobus était, pour Gabrielle, un exercice mental et physique exigeant.

« J’arrivais à l’école et j’étais déjà brûlé », confie Gabrielle. Elle n’avait pas encore mis les pieds dans la classe qu’elle était déjà mentalement exténuée et qu’elle n’avait qu’envie de retourner au lit. Maintenant, imaginez à quel point cela pouvait être difficile, pour elle, de se concentrer pendant des cours collégiaux qui pouvaient parfois durer près de quatre heures. Quand on sait que le cerveau se nourrit de glucides et que, bien souvent, il s’agit du substrat énergétique renié des anorexiques, il ne faut pas être très savant pour comprendre que la surcharge cognitive ne se fait pas trop attendre. Sans compter les pensées constantes liées aux nourritures qui nous tentent de nous atteindre constamment.

Comme je l’évoquais, pour le vivre moi-même parfois, un cours aux études supérieures peut parfois sembler interminable pour un.e. anorexique. Nous devons constamment chasser les pensées liées à la nourriture de notre esprit et tenter d’y faire de la place pour ce que l’enseignant.e tente de nous transmettre à quelques mètres devant nous. Les notions académiques tentent d’avoir le dessus sur les prévisions caloriques. Pour faciliter cette étape, nous avons souvent des réactions sacrées que plusieurs appellent des Troubles obsessifs compulsifs (TOCS), mais qui sont plutôt des obsessions. Ceux de Gabrielle sont, à l’image de son anorexie, d’un niveau supérieur. Elle clame par contre haut et fort que c’est ce qui la réconforte et lui permet de passer au travers ce tsunami maladif.

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Avant d’entrer dans le sujet des obsessions, il faut comprendre que les gens qui les mettent en pratique, ou qui s’y soumettent plutôt, le font pour se sécuriser. C’est mon cas d’ailleurs. Comme le mentionne Gabrielle, elle sait très bien que si elle omet de répéter l’un ou l’autre de ses rituels, la crise d’anxiété la frappera à la puissance dix.

Vous vous demandez sans doute maintenant pourquoi j’ai écrit le mot « TOC » trois fois. En fait, j’ai voulu faire comme Gabrielle. Quand vint le temps de parler concrètement de ces obsessions, Gabrielle m’en élabora une liste exhaustive. Cependant, j’ai rapidement décelé le facteur commun entre chacune d’elles, le chiffre trois. Par exemple, Gabrielle, en classe, pour s’occuper l’esprit et faire baisser son anxiété, retranscrit trois fois tout ce qu’elle écrit dans ses notes de cours. En fait, elle les écrit une fois, les efface et les réécrit, et ce, à trois reprises. « Si je ne fais pas ça, j’ai l’impression que je ne réussirai pas. Je le fais même dans les examens, j’ai donc rarement le temps de les terminer », mentionne-t-elle.

Ensuite, Gabrielle confie sentir le besoin de toucher à tout autour d’elle trois fois. Lorsqu’elle respire, parfois, elle ressent le besoin de synchroniser ses inspirations et ses expirations pour qu’elles durent trois secondes en alternance. Pourquoi toujours ce fameux chiffre trois? Même elle ne le sait pas. « C’est plus fort que moi », mentionne-t-elle en rigolant, bien consciente qu’il s’agit de comportements anormaux. En fait, l’anorexie se caractérise sur le besoin d’avoir le contrôle. C’est l’histoire de sa vie. Elle se réconforte dans ce qui la conforte. Elle s’assure d’être à l’aise le plus possible et utilise des stratégies propres à elle pour y parvenir. Cette maladie, en plus d’être sournoise, est très puissante. Je le vis aussi quotidiennement et je crois bien que je ne parviendrai jamais à la décrire.

En fait, l’anorexie se caractérise sur le besoin d’avoir le contrôle. C’est l’histoire de sa vie.

À partir de ce moment, en écoutant l’histoire de Gabrielle, il n’y avait plus de doute dans mon esprit, elle était tout un exemple de courage. Elle me confiait tous les autres maux que lui apportait son trouble alimentaire, certains détails troublants et choquants que je tairai ici. Elle est une battante affamée. Elle sait ce qu’elle veut et elle continuera à se dévouer pour y parvenir même si sa route est un sentier beaucoup moins battu que celui de ses partenaires de classe.

Elle termine en me parlant de ses perspectives universitaires en enseignement en adaptation scolaire, puis de carrière par la suite. Elle brosse un portrait d’elle en train d’enseigner à des enfants qui ont des besoins et des conditions particulières. En fait, j’ai l’impression qu’elle souhaite redonner ce qu’elle-même n’aura pas eu. Du confort dans l’inconfort. De l’amour pour panser les plaies de ces élèves. Des mots qu’elle pourra étaler sans saturer sur leurs propres maux. À l’entendre parler, à la voir agir, je n’ai pas de doute qu’elle finira par y parvenir.

J’ai encore moins de doute qu’elle deviendra une enseignante excellente . Une enseignante de cœur, ne comptant pas les heures. Elle deviendra le phare de plusieurs petites âmes troublées et finira, elle aussi, par trouver sa lumière.

La bataille est ardue, mais Gabrielle a prouvé qu’elle n’irait pas au tapis. Elle abat les obstacles comme sa grand-mère dans sa ligue de quille, avec énormément de passion, de détermination et de résilience. Garde à toi, Anorexie ! Tu es la prochaine sur sa liste.

En conclusion, il faut comprendre que la situation de Gabrielle, aussi dramatique soit-elle, est aussi celle de Québécois.e.s à travers les différents Cégeps et les Universités du Québec. Les troubles alimentaires sont encore trop méconnus. Il est important de s’ouvrir les yeux et d’en prendre conscience. Ils existent et sont fréquents. Amener les gens à comprendre, même si cela est très complexe. C’est ce que Gabrielle vient de faire pour vous. Je lui lève mon chapeau pour la remercier, pour l’admirer (pas une fois, mais trois).

1 commentaire

  1. J’ai 40 ans aujourd’hui et plus une vraie dent…ouais les grandes dents de lapin ont été le déclencheur de mon anorexie. J’ai toujours été première de classe mais j’ai travaillé pour. J’ai finis 1ère de ma cohorte en santé animale…mais en 4 ans au lieu de 3. Car en entrant au cégep, je n’étais plus chez moi et personne ne me connaissais. Donc je me suis dit, je suis pas belle mais je peux être maigre. Je suis passée de 94lbs à 54 lbs en 3 ans. Je faisais 300 set-up par jours, je marchais constamment avec mon sac-dos de 25lbs sur le dos, je mangeais 1 pomme ou quelques carotte par jour…Tout cela! Tous ces efforts pourquoi?
    Pour me retrouver 2 fois à Douglas, de faire 2 refus de traitements, car, on sentant, se faire gaver comme un cochon ça aide pas à te rétabiliser et à apprécier c’est quoi manger…et là, j’ai 40 ans, je fais de l’ostéoporose accoté, ouais, il me manque 20% de ma masse osseuse et j’ai repris du poids…je suis à 91lbs pis ça me gosse…mais quand tu as habituée ton corps à ne plus manger, lui il comprend que chaque fois que tu manges, il faut qu’il fasse des réserves donc c’est pas mal plus toff d’en perdre. Mais au final, ne tombez jamais dans l’anorexie car c,est infernal et ça vous suit toute votre vie xxx

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