Reportage: Gerry Rochon, l’imprimeur indélébile

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Gerry Rochon tenant fièrement la pose devant sa bibliothèque personnelle, au sous-sol de son domicile. Crédit: Source : Néo-UQTR .

Personnellement, je ne peux pas dire que je connaissais Gerry Rochon avant son décès, le 13 juin dernier. Puis, j’ai commencé à voir les messages et les témoignages remplis de tristesse et d’amour dépolluer mes fils d’actualités sur les réseaux sociaux. « L’encyclopédie du sport n’est plus », mentionnait l’un. « La « bible du sport » au Québec nous quitte », alarmait l’autre. En effet, c’est en lisant les articles des plus grands quotidiens du Québec que j’ai appris qu’il a longtemps travaillé ici, à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), comme imprimeur.

Si vous le voulez bien, visitons (ou revisitons) la vie de cet homme qui imprimait aussi bien les notes de cours pour les étudiant.e.s que les statistiques sportives dans son esprit.

Dans le cadre de ce reportage, j’ai eu la chance de discuter avec deux hommes qui entretenaient un lien très étroit avec Gerry Rochon. André Beauchesne a longtemps travaillé avec lui au sein de la corporation qu’il préside: Sport-Hommage Mauricie, Alors que Jacques Brouillette, actuellement statisticien des Patriotes de l’UQTR et nouvellement retraité, aura été son collègue à l’imprimerie durant plus de 20 ans.

Un passionné à l’imprimerie

L’ensemble des étudiant.e.s qui fréquentaient l’imprimerie de l’UQTR étaient unanimes. Gerry ne laissait personne indifférent. Il possédait une mémoire photographique et s’intéressait à ce que les étudiant.e.s faisaient imprimer. André Beauchesne se rappelle qu’il mettait les étudiant.e.s à l’épreuve en leur posant systématiquement des questions sur le sport ou sur l’histoire. Nous verrons, plus bas, que le contraire était aussi vrai. Toujours selon monsieur Beauchesne, il avait une soif d’apprendre inépuisable, qu’il ne parvenait jamais à abreuver. L’entraîneur-chef actuel de la formation de hockey des Patriotes, Marc-Étienne Hubert, se remémore lui aussi d’excellents souvenirs de l’homme. « Lorsque j’étais moi-même étudiant-athlète, de 1999 à 2003, j’ai eu beaucoup de plaisir à les côtoyer à l’imprimerie, Jacques et lui, ils étaient de véritables passionnés de hockey et de sports en général », mentionne-t-il.

Un collègue marquant

Lorsque j’ai joint monsieur Jacques Brouillette, il aborda dans le même sens. Pour lui, Gerry Rochon avait été un collègue fascinant. Alors que monsieur Brouillette travaillait à l’arrière à l’imprimerie, Gerry s’occupait du service à la clientèle, à l’avant. Le statisticien des Patriotes mentionne que sa simple présence derrière le comptoir augmentait l’achalandage à l’imprimerie. « Les étudiants venaient lui parler par pur plaisir », mentionne-t-il. Certains étudiant.e.s se donnaient même le mandat de venir tester les connaissances de Gerry Rochon en lui posant des questions très (trop) précises sur une discipline sportive méconnue. « Malheureusement pour eux, je n’ai jamais été témoin qu’un étudiant ait eu le dessus à ce petit jeu », raconte monsieur Brouillette.

« D’autres étudiants mettaient au défi son ʺ calendrier mental ʺ en lui mentionnant leur date de naissance. Je ne sais pas comment il (Gerry) faisait, mais il pouvait facilement et très rapidement dire quel jour de la semaine la personne devant lui avait été mise au monde », se remémore Jacques Brouillette.

Il possédait une mémoire photographique et s’intéressait à ce que les étudiant.e.s faisaient imprimer

Selon son ancien collègue, Gerry Rochon était une véritable référence. « Souvent, il me demandait de le remplacer à l’avant puisqu’il venait de recevoir un appel d’un recherchiste de Montréal ou des États-Unis qui souhaitait valider une statistique ou une date », se souvient-il.

Autre preuve que Gerry Rochon lisait beaucoup : il passait ses pauses et ses heures de diner à boire de la tisane et à lire les journaux ou les encyclopédies. « Quand il tombait sur un article erroné, il me le spécifiait, une date incorrecte, par exemple. Étrangement, ça arrivait très fréquemment », ajoute monsieur Brouillette.

En plus d’être son collègue à l’imprimerie, Gerry Rochon s’impliquait aussi occasionnellement auprès des Patriotes de l’UQTR, équipe de hockey universitaire dont monsieur Brouillette tient les statistiques depuis bon nombre d’années. Quand vint le temps de parler de cette implication sporadique, le statisticien me raconta une autre anecdote qui l’avait marqué (et qui me fit sourire).

Selon ses souvenirs, chaque année, Jacques Laporte (ancien entraîneur des Patriotes) organisait un brunch annuel à la cabane à sucre Chez Dany, à Pointe-du-Lac, avec les gens impliqués dans l’organisation. Une année, l’entraîneur avait décidé d’y inviter Gerry Rochon en prenant bien soin de mandater ses joueurs de se préparer des questions pour mettre au défi l’encyclopédie sur deux pattes. Quand vint le tour de l’ancien joueur, Louis Beaudet, de lui poser sa question, Gerry l’a interrompu. Il lui a dit « je t’arrête tout de suite Louis, je sais la réponse que tu as en tête et ce n’est pas la bonne » avant de lui sortir la bonne réponse et de le corriger. Beaudet était subjugué, les invité.e.s étaient époustouflé.e.s et Gerry Rochon était fier. Encore une fois, le roi de la statistique avait montré qu’il méritait son trône.

Son passage à Tous pour un

C’est dans une émission à succès de Radio-Canada, Tous pour un, que monsieur Rochon se sera fait connaître partout au Québec, en 1993. Avec une performance sans faille qui alla jusqu’à impressionner l’animateur Gilles Cougeon, il étala au grand jour ses larges connaissances sportives. Si son niveau de connaissance générale n’était plus un secret dans la communauté universitaire et trifluvienne, c’était désormais tout le Québec et le Canada qui y étaient exposés. En discutant avec André Beauchesne de cette performance historique, ce dernier a même été jusqu’à parler de « consécration » pour Gerry Rochon. La voix des Aigles de Trois-Rivières rappelle toutefois que tout ce succès était bien loin d’être la clé du hasard. « Il lisait énormément et il travaillait fort pour tout apprendre. Pour Gerry, la mémoire passait par l’attention et la concentration. Il nous rappelait souvent que le cerveau était un muscle que l’on devait entraîner », confie André Beauchesne.

C ’est dans une émission à succès de Radio-Canada, Tous pour un, que monsieur Rochon se sera fait connaître partout au Québec, en 1993.

N’étant même pas dans les projets futurs de ma mère à l’époque, j’ai facilement pu trouver cette pièce d’anthologie télévisuelle sur Youtube. En la visionnant, j’ai compris que Gerry était encore plus qu’un connaisseur et que même les machines qu’il opérait à l’imprimerie ne devaient pas avoir autant de mémoire que lui-même. Les commentaires récents, de sages pensées, sous la vidéo, témoignaient eux aussi de toute la bonté que l’imprimeur avait semée autour de lui.

Imprimeur, historien et autres tâches connexes

En plus d’être imprimeur à l’UQTR, Gerry Rochon avait les connaissances requises pour être historien. Il avait prouvé aux Québécois.es qu’il connaissait le sport à Radio-Canada, mais il était aussi un fervent d’histoire. Il pouvait décrire certains événements historiques avec des détails très précis. André Beauchesne se remémore, entre autres, la fois où Gerry Rochon lui avait appris quel était le menu, lors du dernier souper servi sur le Titanic, avant son naufrage. Sa mémoire éléphantesque et sa passion pour le sport l’ont aussi mené à collaborer avec l’organisation des Canadiens de Montréal, lors de l’année des célébrations du centenaire du club, en 2009.

Impliqué dans le monde sportif trifluvien

Gerry Rochon était un acteur important du sport à Trois-Rivières. « Il embarquait dans tous les projets et il était de tous les combats », résume monsieur Beauchesne. Au sein de la Corporation Sport-Hommage en Mauricie, il s’occupait du Temple de la Renommée en y siégeant, entre autres, comme membre du jury. Il était aussi très impliqué dans le Grand-Prix de Trois-Rivières. Il semblait être un véritable touche-à-tout. Depuis son décès, c’est tout le monde sportif en Mauricie qui est endeuillé. Un vide semble s’être créé dans la région, le genre de vide que personne ne pourra jamais combler complètement.

André Beauchesne garde d’excellents souvenirs et des tonnes d’anecdotes de l’implication de Gerry au Grand Prix de Trois-Rivières. Il décrit toute la prestance que l’imprimeur pouvait apporter quand il arrivait dans la salle de presse de l’événement. « Il arrivait toujours avec sa fameuse valise. Je me souviens qu’il défiait toujours les journalistes présents en les questionnant sur un sport et en spécifiant le coefficient de difficulté de sa question qu’il établissait sur une échelle de 1 à 10 avec des nombres décimaux, il était vraiment incroyable », se remémore monsieur Beauchesne. Quand venait le temps d’amasser les souvenirs et les records des éditions antérieures du Grand Prix, il avait réponse à tout. Monsieur Beauchesne envisage la prochaine édition du grand prix et sait très bien qu’elle ne sera pas comme les autres sans Gerry et ses archives.

Le président de la Corporation Sport-Hommage au sein de laquelle œuvrait Gerry Rochon a aussi confié qu’un hommage posthume sera rendu au défunt, lors du prochain gala annuel de son association. « C’est certain qu’un de nos prix portera désormais son nom, c’est la moindre des choses, cela va de soi », confie monsieur Beauchesne.

En ce sens, il sera intéressant de voir ce que fera l’université de son côté, dans les prochaines semaines, pour immortaliser l’illustre homme qui l’aura fait briller à sa façon. Dans un communiqué publié au lendemain de l’annonce du décès, le recteur Daniel McMahon s’est dit très attristé par le décès de Gerry Rochon. Il en a aussi profité pour rappeler à quel point le personnage aura été marquant pour l’établissement d’enseignement. Il n’a toutefois pas été question d’hommage, convenons que cela ne devrait pas tarder.

Parti trop tôt, trop rapidement

À l’image de la vitesse à laquelle monsieur Rochon sortait ses réponses à Tous pour un, il nous aura quittés, lui aussi, trop rapidement. Selon André Beauchesne, il ne se sera écoulé que quelques semaines entre le moment où il aura appris être atteint d’un cancer du poumon et son décès. Monsieur Beauchesne aura d’ailleurs réussi à lui parler moins de 48 heures avant son départ. Les meilleurs partent en premier dit-on. C’est peut-être pour cette raison que la maladie n’aura pas hésité trop longtemps, au fond. La bonté incarnée de Gerry Rochon l’a sans doute charmée, elle aussi.

À 69 ans seulement, monsieur Rochon aura été vaincu par cette sinistre maladie. Le décès de l’imprimeur a fait couler beaucoup d’encre et continuera d’en faire couler certainement. Après avoir longtemps étudié les livres et imprimé les notes d’histoire, ce sera à son tour d’y être imprimé à tout jamais. Il continuera à vivre dans ces lignes, puisque nous savons tous que si les paroles s’envolent, les écrits restent, eux.

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