Ruptures, de Samuel Sénéchal: Identités cacophoniques

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Crédit: Alexis Lambert

C’est le mois dernier que le prolifique écrivain et éditeur Samuel Sénéchal sortait le dernier opus de sa «Collection Zones Grises» chez sa maison d’édition Les productions Désordre. Le nouveau roman, intitulé Ruptures, verse dans l’autofiction d’un homme tiraillé entre ses multiples identités et professions. Car il faut savoir, Sénéchal n’est pas le genre à chômer: écrivain, enseignant de littérature, éditeur, disquaire, musicien, vendeur, mais aussi ami, beau-père et homme avant tout. Avec Ruptures, l’auteur nous amène dans le malaise d’une crise existentielle, une posture schizoïde d’un personnage taraudé par le doute et étiré dans ses multiples fonctions.

Le temps qui s’écoule

Le roman s’ouvre sur un bilan de vie. À la fois satisfait et insatisfait, Sénéchal est fier de ne pas mener une vie toute tracée d’avance. Si jadis c’est ce dont il rêvait, il est aujourd’hui dégouté d’entrer dans le moule. Cependant, le moule le rattrape, lentement mais surement. Vivre sans moule, c’est aussi prendre la chance de s’étirer complètement et de s’oublier.

«Lire c’est refuser l’ignorance. Écrire, c’est exprimer son refus.» (p.33)

Le livre porte un sentiment amer.  Évoluant comme enseignant remplaçant au Cégep de Trois-Rivières, Sénéchal sombre dans des idées noires par suite des constats que pour beaucoup d’étudiants, la littérature est out. On lit peu ou pas, on ne voit pas l’intérêt dans l’histoire d’une province et plus spécialement, on s’emmerde dans ses cours. Le sentiment d’être inutile est donc au cœur des réflexions.

Organique et marginal

À la limite de l’essai, comme lui-même l’indique, ce livre est une thérapie, où tous les sujets se succèdent, sans plan préétabli : «J’écris un livre. Un autre… je ne sais pas encore de quoi ça parlera, mais j’aime l’idée de commencer un roman sans avoir un plan trop détaillé. » (p.13) L’expérience du temps est centrale, lorsqu’il se retrouve dans une position où il doit enligner les multiples remplacements, les shifts chez le disquaire et son cours à l’université, en plus de jongler avec une vie sociale. C’est aussi une grosse nostalgie pour une époque plus insouciante, où la vie d’étudiant avait son charme, une époque où Sénéchal était moins riche, mais plus heureux.

Un autre personnage central du livre est celui de Seb, alter ego de Sénéchal peut-être, ou personnification de l’insouciance qui lui glisse entre les doigts. Seb est insouciant, vit sans responsabilités et sans plan. À la fois décrit comme puéril et enviable, c’est un personnage attachant, malgré le fait que les dialogues sont parfois longs et que les sujets de conversations tournent souvent autour de l’entrejambe de Seb (même si on l’imagine, cela doit être un sujet courant après 2 pichets à la Chasse-Galerie). Il trouve, avec ce jeune homme, une façon d’échapper à sa vie d’adulte.

La trentaine, la bedaine, les morveux, l’hypothèque…

 Lié au tout, une frustration, sur son besoin de sécurité qui le force à enfiler les emplois sous-payés, sur le fait d’être un yes man, mais aussi plus largement, un triste constat sur le vieillissement, sur la fin de la jeunesse, sur l’abandon des rêves qui viennent avec la trentaine : «Rendu à un certain âge, on finit par se sentir obligé de prendre des décisions.» (p.51) ou bien encore «Passé la trentaine, on se rend compte qu’on s’isole, que les amis ne sont plus autant au rendez-vous, que la vie ne tourne désormais qu’autour du travail qui prend trop de place» (p.84).

Le roman s’arrange aussi autour du fait que pour garder une bonne santé mentale, la spontanéité doit faire partie du quotidien. Les moments où Sénéchal semble le plus heureux, c’est lorsqu’il fait digression à son horaire chargé. Car même s’il tient mordicus à être un marginal, il se rend compte qu’il devra peut-être, comme plusieurs de ses amis, faire certaines concessions pour être heureux, et surtout ne pas trop se prendre la tête.

Extrait

«Ces dernières années, j’ai fait paraître quelques romans dans l’indifférence la plus totale. J’ai recommencé à faire de la musique parfois bruyante que personne n’entend. J’ai appris à me lever tôt le matin pour aller donner des cours à des étudiants qui ne se souviennent pas toujours de mon nom de famille. Ma vie est devenue invisible. J’ai cessé d’exister. La chose la plus pathétique quand on fait ce genre de constat est qu’il n’y a que toi pour te rendre compte que tu ne sers à rien puisque tous les autres s’en fichaient déjà avant.» (p.58)

Samuel Sénéchal, Ruptures. Trois-Rivières, Collection Zones Grises, Les productions Désordre, 2020, 132 pages.

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