Soccer : Dans les coulisses d’une finale provinciale

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Le onze de départ de nos Patriotes vendredi soir. Crédit photo : Patriotes de l’UQTR (page Facebook)

On se souviendra longtemps de ce vendredi 1er novembre 2019. Pas seulement parce qu’il était venteux (je dis ça alors que je passe près de partir au vent, en marchant vers le centre sportif de l’Université du Québec à Trois-Rivières), mais aussi, et surtout parce que c’était le jour J pour notre équipe de soccer trifluvienne.

Il est autour de 14h00 et je m’apprête à aller rencontrer l’entraîneur-chef de l’équipe qui en est à ses derniers préparatifs. Les bourrasques me ventilent les oreilles, j’ai froid. Il reste sept heures avant le coup d’envoi du match, prévu à 21 heures.

Qui a dit que ce devait être le calme avant la tempête? Parce que c’est ce que nous aurons droit ce soir, une tempête. Deux forces de la nature, nos Patriotes et les Carabins, respectivement premiers et deuxièmes au classement du réseau universitaire, se disputant chaque pouce sur le terrain en tentant de gagner ce ciel qu’est le titre provincial. Le vent de ce matin n’est rien à côté de ce qui frappera Trois-Rivières ce soir. Deux poids, deux mesures.

14h00 – La rencontre avec l’entraîneur

Je monte les marches vers le bureau de Shany Black, une fois à l’abri du vent et des intempéries. Je cogne à la porte, il est là et m’attend comme nous avions convenu. Écouteurs sur les oreilles, le pilote de la formation masculine de soccer s’affaire aux derniers préparatifs en marge de la finale et discute avec le préparateur physique Jean-François Brunelle.

Il m’invite à m’asseoir, je m’exécute. Simplement dans son ton de voix, je perçois une fébrilité. L’entraîneur ne s’en cache pas, il est fébrile, comme son groupe. Je le questionne par rapport à la semaine de préparation qu’il a vécue avec son équipe. Il me répond qu’il est fier d’avoir vu son groupe rester, malgré toute la grandeur du match à venir, terre à terre et concentré. Comme à l’habitude, le groupe a tenu ses entraînements mardi, mercredi et jeudi. On ne change pas une formule gagnante (cliché sportif qui s’insère bien ici). 

En discutant avec Shany Black, ce dernier m’explique que la force de son groupe est sans doute le fait qu’il est uni : «Tout le monde est sur la même longueur d’onde, la relation entre chaque joueur est excellente». Il dit ça en me pointant une affiche dans son bureau qui représente un tableau de valeurs patriotiques au-dessus duquel la solidarité trône en lettres majuscules.

Quand arrive le moment de parler de la rencontre en soi et de son enjeu, l’entraîneur affirme que le fait que l’équipe soit déjà qualifiée pour les championnats canadiens ne change rien pour eux et que son équipe fera tout en son possible et laissera toute son énergie sur le terrain pour remporter la rencontre : «Le titre de champion provincial est un titre très prestigieux et nous comptons mettre la main dessus».

Comme s’il lit dans mes pensées, il ajoute : «Je suis persuadé que les Carabins (qui seront aux championnats canadiens, eux aussi) auront la même mentalité.» J’en déduis donc que la table est mise pour une rencontre de titans. Du moins, elle le sera vers 18h30, quand l’organisation aura installé son vestiaire dans le séminaire Saint-Joseph. Je serre la main de l’entraîneur et je conviens avec lui de le rejoindre à ce moment-là, directement sur le champ de bataille.

«Le titre de champion provincial est un titre très prestigieux et nous comptons mettre la main dessus»

-SHANY BLACK, À QUELQUES HEURES SEULEMENT DU GRAND RENDEZ-VOUS

L’avant-guerre

En me rendant vers le terrain, j’avançais dans la noirceur du centre-ville trifluvien. Le quartier du séminaire Saint-Joseph avait manqué de courant, comme plusieurs milliers de quartiers au Québec. Les feux de circulation ne flambaient plus. Heureusement, les six grands lampadaires illuminant le terrain mettaient un peu de vie dans le quartier. Le vent avait parlé, les dieux du soccer avaient parlé plus fort. La guerre aurait lieu, contre vents, marées et Carabins.

Dès mon arrivée au séminaire, un employé me dirige vers le vestiaire de nos Patriotes qui, environ deux heures trente avant la rencontre, étaient encore tranquilles. D’allure professionnelle, le vestiaire avait été disposé de mains de maîtres par les préposées de la formation universitaire. Sous chaque nom était disposé l’uniforme plié du joueur en question. Aux côtés de chaque uniforme, une boisson pour sportif bleue, couleur de l’ennemi à abattre, ironie du sort.

Près de la boisson, chaque joueur trouvera une petite ceinture rouge qui, comme si j’étais un taureau, attire mon attention. Félix Bouchard, prolifique attaquant des Patriotes, l’un des premiers arrivés dans les coulisses encore tranquilles du champ de bataille, m’explique qu’avec cette ceinture technologique (PolarFlow), chaque joueur peut connaître ses statistiques personnelles (niveau d’intensité, distance parcourue, fréquence cardiaque, etc.). Ce système me semble encore plus technologique que le projecteur encore éteint au centre du vestiaire qui pointe en direction d’une toile. Le quartier général commence tranquillement à s’agiter. La tension commence être palpable.

Le vestiaire des Patriotes, fin prêt, avant que les joueurs et la fébrilité y prennent place. Crédit photo : Antoine Gervais

Dans une salle adjacente au vestiaire, l’entraîneur adjoint, Pierre-Alexandre Bélanger, prépare l’alignement. Pendant ce temps, les joueurs commencent à arriver à tour de rôle. À chaque fois qu’un nouveau joueur entre dans le vestiaire, c’est la même routine. Il tappe deux fois dans la main des coéquipiers arrivés avant lui en prenant un soin fou de n’en oublier aucun, donne une poignée de main franche aux entraîneurs et m’en donne une plus incertaine.

Dans le couloir menant au vestiaire, une jeune fille installe deux tables de massage. Elle se présente à moi, Marie-Kim, étudiante à l’UQTR et thérapeute sportive de l’équipe. Pendant une bonne heure, plusieurs joueurs lui passent entre les mains, elle soigne savamment les maux et échange agréablement les mots (elle semble avoir tissé, au fil de la campagne, beaucoup plus que des bandages, elle a aussi noué de beaux liens avec les athlètes).

À 19h32 (je m’en souviens parce que je vous ai fait l’un de ces sauts), des hauts-parleurs dans le vestiaire se sont mis à cracher une musique endiablée sans avertissement. Passant d’une chanson à l’autre, les rappeurs anglophones donnaient la réplique à leurs homologues français. Les joueurs s’habillaient et les balades francophones, les Safia Nolin et les Deux frères de ce monde pouvaient, eux aussi, aller se rhabiller.

L’entraîneur Shany Black avertit les joueurs qu’il prendra la parole à 20h10. Pendant que le vestiaire tremble au rythme de Eminem jusqu’à ce qu’il «collapse», les joueurs s’adonnent à leur routine individuelle. Certains échangent des blagues entre eux en enfilant leurs sous-vêtements, d’autres préfèrent s’échanger le ballon en jonglant dans le couloir. Certains joueurs n’échangent rien d’autre que des textos ou des regards profonds, concentrés, éloignés du reste du troupeau au fond du couloir, écouteurs sur le crâne, en mode visualisation dans le crâne. Paradoxal de voir toutes ces façons différentes de gérer l’anxiété et la fébrilité au sein d’un même groupe.

«Paradoxal de voir toutes ces façons différentes de gérer l’anxiété et la fébrilité au sein d’un même groupe.»

Autour de 19h45, onze noms apparaissent sur la toile grâce au projecteur. Les onze premiers soldats qui seront envoyés au front sont donc mis au courant de leur titularisation. Un peu comme si la quantité de sable s’accumulant au bas du sablier était de la fébrilité, plus l’aiguille achève son ascension vers le 21, plus la concentration des joueurs est remarquable. Ceux qui jonglaient plutôt avec le ballon jonglent désormais entre les différents scénarios de leur visualisation mentale. Ceux qui bavardaient candidement se parlent maintenant à eux-mêmes. Ça se lit sur leurs lèvres.

20h10 arrive finalement. Homme de parole, l’entraîneur-chef entre dans le vestiaire à cette heure précise. Comme s’il l’avait vu venir, William Hollis, qui venait de servir un discours aux joueurs grâce à Youtube et au projecteur, lui lègue la parole alors que Félix Bouchard s’occupe de fermer son vidéo. À partir du moment où Shany Black prend la parole, appuyé par les tableaux qu’il diffuse sur l’écran, on pourrait entendre voler une mouche. 

À l’image des récentes performances de l’équipe, l’entraîneur livre un discours inspiré. Pendant qu’il passe sous la loupe les redoutés Carabins, chaque joueur fixe la toile sur laquelle sont projetés les stratégies et le plan de match. Shany Black rappelle à chacun de ses joueurs l’importance de bien connaître son rôle et de le respecter tout au long des 90 minutes. Lorsque finalement, l’entraîneur termine son discours en rappelant à son groupe qu’il était à quelques minutes de livrer une fucking guerre pour aller chercher un fucking titre provincial, il n’a pas besoin d’en dire plus pour que les joueurs se mettent sauvagement à applaudir et à accourir vers le terrain. 

Les joueurs crient en se dirigeant vers le champ de bataille, une sorte de no man’s land synthétique. Comme pour marquer leur territoire, les joueurs s’échauffent. Le vent s’est calmé, j’imagine que c’est encore une fois grâce aux dieux du soccer. 20h55 arrive et le coup d’envoi est imminent. À cet instant précis, il n’y a plus de doute, la table est mise, il ne reste qu’à se régaler.

La guerre

Je laisserai à mon collègue Étienne Lebel-Michaud, qui couvre habituellement la troupe de Shany Black pour notre journal, la chance de vous décrire la rencontre en soi. Je peux toutefois vous dire que l’intensité, l’acharnement, la concentration, le dévouement et plus de deux-cent-cinquante personnes s’étaient donné rendez-vous au Stade Gilles Doucet, en plus des deux équipes.

Un cessez-le-feu salvateur 

Après 45 minutes de travail, l’arbitre siffle deux fois et envoie les deux formations dans leur campement avec un score nul de 0-0. Dans le vestiaire des Patriotes, les joueurs en profitent pour se parler dans le blanc des yeux rougis par l’effort. De manière crue et franche, mais toujours avec ce respect propre à la confrérie que forment nos Patriotes, avec cette symbiose de groupe. Tout ça dans le but d’assurer les quelques ajustements à apporter dans la seconde moitié du match.

Après quelques minutes, tout le monde se tait et Shany Black prend la parole. Il la garde pendant quelques minutes lui aussi, parlant des bons coups de son équipe, respirant la confiance et expirant les mises en garde. Ne pas vendre la peau du Carabin avant de l’avoir tué, telle est la leçon. Pendant que l’entraîneur parle, c’est dans le silence cette fois que Marie-Kim tente de chasser la douleur du dos d’un joueur. Rapidement, les joueurs sont mandatés à retourner au front. La guerre ne prend jamais de long repos, l’histoire nous le démontre bien.

Il reste moins de dix minutes quand les Patriotes encaissent le premier but de la rencontre qui, malgré les efforts maximisés par notre formation pour tenter de revenir de l’arrière, en précède un deuxième des Carabins. Les dés étaient alors jetés, les cartes étaient sur la table et les jeux étaient faits. 2-0 en faveur des visiteurs. Encore une fois, je laisse Étienne parler du match et je continue dans tout ce qui entoure la guerre, dans les coulisses.

L’après-guerre

Coup de sifflet final. 90 minutes de lutte incessante… (Rappelons ici que la bataille des Plaines, en 1759, en avait duré 15…). Les Patriotes retournent aux vestiaires défaits. La deuxième équipe au classement général de la saison vient de battre la seule formation qui l’y devance. Dans le sport, on ne le dit jamais assez, tout se joue sur le terrain. Quoi qu’il en soit, malgré la déception flagrante sur le visage des athlètes, des entraîneurs et de Marie-Kim, chacun rentre au vestiaire la tête haute, regardant droit devant eux, devant ce qui s’en vient; l’ultime compétition canadienne.

«Croyez-moi, mon petit doigt me le dit, les joueurs l’ont répété. Les Patriotes ne sont pas morts, ils sont plus vivants que jamais.»

Les joueurs s’assoient à leur place respective dans un silence de mort. Certains ont les yeux humidifiés par la frustration, d’autres le front humidifié par l’effort. Certains ont les yeux rouges d’avoir trop pleuré, d’autres les ont tout aussi rouges d’avoir tout donné. En bon vétéran, Jean-Simon Cournoyer entre dans le vestiaire et tape dans la main de chacun de ses coéquipiers avant de gagner lui aussi la portion du banc sous son nom. 

Malgré l’amer résultat, l’entraîneur Shany Black se précipite rapidement vers son groupe dans le vestiaire qui a maintenant des airs beaucoup plus ternes que deux heures plus tôt. Il souligne que tout n’est pas perdu, que tout reste à gagner aux Championnats Canadiens, que le match a été plus que chaudement disputé et que le vent (encore lui) avait malheureusement tourné.

Il mentionne aux joueurs qu’ils doivent mettre ça derrière eux, mais apprendre de cette malheureuse situation. Qualifiant les Championnats Canadiens de «gros truc» que le groupe vivra ensemble, l’entraîneur mentionne que la préparation pour cette grande compétition commence maintenant, que cette finale doit servir de référence. Il ajoute qu’il croit encore en son groupe qu’il juge spécial. Il termine son discours d’après-match et, témoignant du respect que le pilote impose dans le vestiaire, les joueurs l’applaudissent encore.

Les joueurs terminent de se déshabiller, sans Eminem cette fois. Je prends le temps de les regarder dans les yeux (franchement, je ne suis pas voyeur) un après l’autre. Peut-être que je parle à travers mon chapeau (ma tuque, dans ce cas-ci), mais à ce moment-là, à regarder ces regards pleins de rage et de détermination, j’ai compris que les Patriotes venaient de perdre une bataille, mais pas une guerre.

Même si les forts vents ont désaligné les astres qui les auraient menés au titre provincial, il s’agit peut-être du coup de pied que les joueurs ont besoin pour rebondir la semaine prochaine. Croyez-moi, mon petit doigt me le dit, les joueurs l’ont répété. Les Patriotes ne sont pas morts, ils sont plus vivants que jamais.

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