Va voir ailleurs (j’y suis) : Aimer trop

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«I was born wearing pants / be prepared / I was born standing up / be prepared / don’t be ashamed / you were born unadorned / be prepared» – Shellac

[je suis né en pantalons / prépare-toi / je suis né debout / prépare-toi / n’aie pas honte / prépare-toi / tu es né sans flafla / prépare-toi]

Au moment où j’allais me mettre à écrire ces lignes, une animatrice radio-canadienne annonce qu’elle fera jouer une pièce de Fred Pellerin lors de son émission. La raison? Parce que c’est son anniversaire. Tu peux pas faire ça.

Tu peux aimer Fred Pellerin. Tu peux écouter ses disques, lire ses livres, aller voir ses shows. Tu peux dire que t’es allé à l’école avec lui. Mais tu peux pas faire jouer sa toune à Radio-Canada parce que c’est sa fête. Tu peux pas aller faire sa vaisselle en direct au téléjournal. Tu peux pas lui demander comment va la vaginite de sa blonde. Tu peux pas tutoyer son père. Vous pouvez pas élever les cochons ensemble.

Tu peux aimer Ingrid St-Pierre. Tu peux l’avoir vue à Université en spectacle, au défunt café Van Houtte, au Morgane du boulevard des Forges. Tu peux être content qu’elle aille à l’Adisq. Mais tu peux pas dire qu’elle te rappelle Richard Desjardins. Tu peux pas trouver que c’est un bon move de carrière qu’elle fasse un duo avec Gérard Lenorman.

Tu peux avoir eu ton adolescence au début des années 2000. Tu peux avoir aimé Amos Daragon. Avoir acheté les 12 tomes, le jeu de société, les cartes à échanger, avoir été moniteur au camp GN du Sanctuaire des Braves, avoir déguisé ton neveu en Gorgone à l’Halloween. Tu peux écouter Créatures fantastiques et trouver que ça te rappelle Dossier Mystères. Mais tu peux pas dire que Brian Perro a du talent d’animateur. Mes œufs tournés bacon tites patates ont plus de charisme que lui. On peut pas être bon dans tout.

***

Fais attention, Trois-Rivières, St-Élie-de-Caxton, Shawinigan et les autres. Calme-toi. Calme-toi avec le populaire. Bien beau, on a des artistes populaires. Ça te rend fier. Ça te fait aimer la culture d’ici. Tu veux aimer la culture d’ici. Mais t’as peur. Peur de ne pas savoir ce qui est bon, ce que tu aimes. Pellerin, St-Pierre, Perro, on te l’a dit qu’ils étaient bons.

Mais lâche-les deux minutes. Va voir ailleurs. Va sur Bandcamp, tape Trois-Rivières dans les tags. Écoute ça. Attends pas que ça passe à la radio. Change de poste. Écoute CFOU 2-3 heures par semaines. Écoute CH2O. Écoute Country Rive-Sud avec Claude et Françoise au 90,5. Désacralise ta maudite culture.

Arrête d’aller toujours visiter le beau gros centre d’interprétation financé par le fédéral avec ton groupe de touristes, pis va voir direct à la ferme. Va te salir les mains, va piler dans bouette, va te perdre. On parle de culture, right? Ben, va te cultiver. Lâche le plastique, lâche le suremballage.

Calme-toi avec tes artistes populaires. Aime-les pas trop, lâche-les un peu. Trop aimer, trop licher, trop protéger, ça fait de la culture trop mâchée. Comme une gomme qui est rendue un bout de plastique. Ça goûte plus rien. T’as tout sucé. Jette ça. T’as l’air fou avec ton sourire pis ta gomme qui goûte rien dans yeule.

***

C’est pas bon de trop aimer. Sauf les bébés. Il faut aimer les bébés. Sont doux, sont roses, sont purs, ils adorent les poutou-poutou sur la bédaine. Mais un artiste, c’est pas un bébé. Ça se tient debout tout seul pis ça porte des pantalons. C’est pas toujours doux, pis fin, pis aimable. Un artiste a une job à faire. S’il la fait pas, il est malheureux. S’il la fait mal, il est malheureux. Si tu l’aimes trop, si tu l’aimes inconditionnellement, si tu l’aimes niaiseusement, tu l’aides pas à faire sa job.

La job d’un artiste, c’est pas de se faire aimer. Sa job, c’est de te bouleverser. De te faire pleurer, rire, réfléchir, peur, perdre les pédales. Explique-moi comment tu peux dire qu’une toune d’Ingrid St-Pierre, ça te fait autant brailler que la première fois que t’as entendu Les Yankees de Desjardins? Explique-moi ta comparaison. Explique-toi ça rationnellement. (Et remarquez que c’est pas mieux de rester stické sur Les Yankees toute sa vie.)

***

Ingrid, je t’aime bien, tu sais. Ça a bien du bon sens ce que tu fais. Fred, t’es hot. Tu mérites ton succès, t’es une bête, tu travailles fort. Perro, tu m’énarves, j’y peux rien. Mais là, vous allez nous pardonner, on va vous laisser faire votre chemin. On était là aux premières loges, au tout début. Faites votre chemin, allez vous faire aimer ailleurs. On va vous regarder d’un peu plus loin. On va couper le cordon, vous êtes pas des bébés.

Revenez plus tard, on sera encore là. Mais on va pas vous souhaiter bonne fête à Radio-Canada. On arrête ça. Y’a d’autre culture à découvrir. On est capable, on n’a pas peur. Il fait beau soleil en Mauricie, mais y’a de la culture cachée dans l’ombre.

 

 

3 COMMENTAIRES

  1. Bravo M. Dulude pour votre chronique qui nous sort de l’ordinaire. Pour ma part, c’est du jamais vu dans le Zone Campus, une plume de votre style et de votre calibre. De plus, votre propos frappe, en plein dans le mille. Continuez et vargez dans le tas. Par contre, pour avoir eu trois bébés, je dois vous dire que des petites fesses, des fois, ça pue en baptinse… Pour le reste vous avez raison : Ingrid est excellente. On tombe et retombe en amour avec elle quand on écoute «Tsé», mais faut reconnaître que son dernier album est moins fort que le premier. Peut-être aussi que mes attentes étaient trop hautes. Parlant aussi d’aimer trop, vous pourrez dire à vos amis de CFOU qu’ils beurrent un peu trop épais (comme toute la presse au Québec), avec le dernier des Trois accords, de loin leur album le plus décevant. Les gars estiment que c’est leur meilleur, mais je ne les suis pas. Trois tounes seulement à leur niveau, sur les 10 du cd… dont l’incroyable Bamboula, sans doute l’une de leur meilleur chanson à vie. Elle nous avait laissé croire à un album génial, mais on a plutôt eu droit à une suite de slows langoureux et souvent ennuyants. Bon, me voilà chroniqueur cd maintenant. Merci de m’avoir fait réagir autant. Je vais maintenant vous suivre dans le Zone. Longue vie.

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