Va voir ailleurs (j’y suis) : La musique adoucit les meurtres

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Par Sébastien Dulude, chroniqueur

J’aime la musique comme d’autres aiment la pornographie, la coke ou la bouffe. Comme un toxico, compulsivement et à l’excès. Ce qui n’empêche pas d’être un connaisseur, malgré le besoin. De fait, un toxico sait plus que quiconque lorsqu’on lui fourgue une ordure. L’addict chic la refusera, tandis que le junkie prendra tout ce qui lui tombera sous la main.

On le sait, le comportement des masses est analogue à celui du junkie. Conditionnées, les masses s’affolent et dérivent lorsqu’elles sont en manque de repères, notamment culturels. Les doses répétées de culture populaire qu’on leur injecte (car il y a bien un pourvoyeur) les réconfortent et standardisent par le nombre la culture dominante. Cette dernière fait ainsi l’objet d’un contrôle strict par le cartel qui crée l’offre.

Je ne parle pas métaphoriquement. Les rengaines qui sont diffusées à la radio – comme on diffuse du sent-bon ou de l’imitation d’effluves de pain chez Subway – agissent tout à fait comme une drogue addictive : elles isolent socialement. Loin de rassembler et de faire partager une expérience collective, par définition exploratoire et imprévisible, la culture populaire isole l’individu du pluralisme, de la différence, du changement, des facteurs en somme associés à un risque de chaos social.

Un exemple de ce que j’avance ici est celui des chansons commémoratives écrites à l’occasion de festivités collectives. La Ville de La Tuque, qui célèbre cette année son 100e anniversaire, a fait appel à sa population lors d’un concours visant à élire la «chanson du centenaire». La pièce retenue, «Digne centenaire», est l’œuvre de Yves Vachon et est co-interprétée par le groupe latuquois Trafic.

Dire que cette chanson ne casse rien relève du superlatif euphémique. La mélodie est si onctueuse qu’il est difficile de la mémoriser, parfaitement informe. Les paroles sont d’une banalité déprimante («elle est belle, elle est sans pareil, cette région dont on s’éprend») et la seule émotion qu’elles sont à même de provoquer est un vague malaise au refrain : «joyeux anniversaire, berceau de nos enfants, tombeau de nos parents […] ton avenir pointe devant.»

Évidemment, La Tuque n’est pas New York ni Londres ni Montréal. Il était fort improbable que le concours ne révèle le futur Pierre Lapointe. Toutefois, je ne peux me résoudre à accepter que le comité ait sincèrement cru que cette chanson allait réunir les latuquois. On ne l’a pas cru, mais on l’a voulu. On a servi à la population une chanson mièvre, mais c’est l’appareil politico-municipal et médiatique autour de celle-ci qui a véritablement fait le travail en qualifiant la chanson dans l’espace social, par la mise en place d’un contexte pour que cette chanson soit acceptée de la population. Ce contexte repose essentiellement sur une rhétorique fallacieuse : celui qui ne chante pas en chœur est un trouble-fête, indigne, justement, de ce «digne centenaire».

Jamais le mot passion ne pourra convenir pour décrire la simple et vulgaire satisfaction d’avoir créé un produit médiocre pour contenter les masses.

Trois-Rivières n’a pas échappé à ce jeu complaisant lors des Fêtes du 375e en 2009. Écrite et interprétée par Jean-François Bastien, aidé de quelques voix connues, la pièce «375 ans de vie» est un trou noir poétique et musical. Il est strictement impossible qu’un amateur de musique puisse trouver du plaisir à chantonner : «La première industrie de toute l’Amérique / Nous l’avons baptisée les Forges du St-Maurice / Trois-Rivières tu manipules les métaux», aussi poétique que le mode d’emploi d’une pompe d’égouts. Pire encore, appréciez cette perle démagogique, qui trône au rayon du conflit d’intérêt : «Pensons à nos enfants / Ceux qui fêteront nos quatre cents ans / Sur Trois-Rivières sur St-Laurent».

Dans le cas du 375e, et de façon beaucoup plus affirmée qu’à La Tuque, une vaste stratégie de communications a été mise en place pour créer l’adhésion du public au cadeau qu’on lui destinait. Ainsi pouvait-on lire dans Le Nouvelliste du 29 janvier 2009 ces propos de Bastien : «Quand on l’a présentée au comité des fêtes, la réaction a été enflammée. La chanson est festive, je pense qu’elle a tout ce qu’il faut pour plaire. […] En studio, on a clairement senti la passion qui animait tout le monde.»

Laissez-moi émettre des doutes sur cette affirmation. Que le comité se soit enflammé à l’écoute de la pièce m’apparaît plausible – après tout, le gérant de la carrière de Jean-François Bastien en était le président –, mais épargnez-moi la passion ressentie. Je n’en crois pas un mot. La passion vient des tripes, elle ne peut véhiculer aucun mensonge, elle est un absolu de l’émotion. Jamais ce mot ne pourra convenir pour décrire la simple et vulgaire satisfaction d’avoir créé un produit médiocre pour contenter les masses et justifier la dépense de budgets importants.

Or ces chansons commémoratives tombent systématiquement dans l’oubli. Surdéterminées à l’extrême («chantons! célébrons! tout le monde ensemble!»), celles-ci ne créent en fin de compte qu’un témoin factice de l’événement pour la postérité. Postérité bien éphémère d’ailleurs puisque, malgré le fait que le comité des Fêtes du 375e ait souhaité que tous connaissent et fredonnent la chanson, cette dernière n’est aujourd’hui plus disponible sur Internet. Alors pourquoi tout ce battage?

Pour ne pas effriter le consensus. Parce qu’il est plus avantageux de définir une identité sociale par la juxtaposition simpliste d’idées reçues que par la mise en lumière de ses différences et contradictions. De cette manière, l’increvable besoin des masses d’être rassuré est satisfait par cette langue de bois artistique.

Mais moi, je suis accro à la musique. Celle qui rend vraiment high. J’aime les sons qui bousculent mon corps et les textes qui marquent mon imaginaire. Je m’en shoote des quantités invraisemblables dans les oreilles. Si la musique que j’aime ne se retrouve pas en magasins ni ne joue à la radio, je vais la voler sur Internet. J’en ai besoin. Mais j’ai développé une violente allergie aux drogues de mauvaise qualité. Je ne consomme pas de Kaïn, de Vincent Vallières, de Cœur de pirate, ça me rend malade. Il y a dans ces musiques un vide désespérant qui est nocif à ma joie de vivre. Je suis addict à la musique, mais je ne m’abreuve pas aux sources toxiques.

1 commentaire

  1. […] Sur le blogue du journal universitaire Zone Campus, le poète Sébatien Dulude propose une chronique incisive. Loin d’être politiquement corrects, ses textes font habituellement sourciller certains lecteurs. Ils témoignent d’un point de vue différent, axé sur la valorisation de la culture underground et émergente. Qu’on soit d’accord ou pas avec son opinion, force est d’admettre qu’il offre un son de cloche essentiel à une vie culturelle saine et diversifiée. Suivez ce lien pour lire sa plus récente chronique. […]

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