
Le vendredi 21 novembre dernier, le philosophe, romancier, professeur et directeur de programme à l’Université de Columbia aux États-Unis, Emmanuel Kattan, était invité à nous partager sa vision de l’intérieur d’une problématique actuelle : la liberté d’expression académique. Il s’agissait de la deuxième d’un cycle de trois conférences, organisé en collaboration avec la Chaire de recherche France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression (COLIBEX) ainsi que l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. Présentée par Maryse Potvin, cotitulaire de la chaire COLIBEX et professeure titulaire en sociologie des rapports ethniques à la faculté d’éducation de l’UQAM1, l’activité était entièrement en ligne et traitait de la liberté académique dans le contexte du modèle de financement des universités et de l’avenir de la recherche aux États-Unis.
Portrait d’une Amérique bouleversée
Les États-Unis traversent actuellement une véritable révolution qui ébranle les systèmes en place, touchant non seulement les grandes universités américaines, historiquement des leaders en recherche scientifique, mais également l’ensemble des établissements universitaires qui en subissent les effets. Pour ouvrir son webinaire, Emmanuel Kattan précise qu’il fait un retour sur des enjeux qui étaient au cœur de sa thèse de doctorat il y a une vingtaine d’années, ce qui est à la fois étonnant et révélateur d’un problème persistant. Cet enjeu fait les manchettes aujourd’hui, alors que se multiplient mesures, ententes et lois concernant la liberté académique. Emmanuel souligne d’ailleurs l’accord entre le gouvernement fédéral et l’Université de Columbia, qui s’engage à lui verser des sommes plus que considérables à la suite d’accusations en matière d’antisémitisme, une attaque systématique de Washington.2 La pertinence du sujet est aujourd’hui incontestable comme l’avenir de la recherche de l’enseignement supérieur américaine est en jeu.

Notre conférencier structure sa présentation sous trois thèmes : la liberté d’expression et académique, la relation entre le gouvernement fédéral et les universités américaines et les hypothèses et les perspectives de l’avenir de la recherche scientifique. En premier lieu, Emmanuel Kattan dresse un portrait du climat tendu entourant les valeurs de liberté d’expression en faisant mention de divers événements d’actualité. Notamment, les manifestations qui se sont multipliées après les attaques du 7 octobre 2023, mettant les universités américaines sous les projecteurs, celles-ci devenant la cible de profonds débats. S’en est suivi une audition parlementaire amenant plusieurs présidents d’universités à démissionner, et puis, l’entrée au pouvoir de Donald Trump pour son deuxième mandat, entre autres événements marquants. Kattan cite les propos du président de l’Université de Princeton, Christopher L. Eisgruber, qui disait que les attaques systématiques de Washington constituent les plus grandes menaces des universités américaines depuis la peur rouge, the red scare, des années 50.
« Après la baguette, la carotte »
Une vague de coupures de fonds fédéraux déferle sur la communauté universitaire américaine. D’une part, en raison des accusations de l’administration Trump par rapport à la position des universités et des mesures qu’elles mettent en place en matière de sécurité pour contrer l’antisémitisme et le racisme sur les campus. D’autre part, en raison de leurs pratiques de diversité, d’équité et d’inclusion, qu’on appelle les DEI (Diversity, equity, and inclusion). Toutes ces attaques et accusations amènent les universités à la table de négociation, certaines répliquent et poursuivent à leur tour le gouvernement. D’autres acceptent de faire des concessions afin de profiter des fonds de recherche, même si certaines sont difficiles à accepter : par exemple, l’abolition de départements entiers qui s’opposent aux idées conservatrices, ainsi que la réduction d’étudiants étrangers, et donc, d’idées « hostiles » aux valeurs traditionnelles américaines, entre autres.
« Depuis le début de l’année 2025, l’administration Trump a gelé, il faut le dire, plus de 6 milliards de fonds fédéraux destinés à la recherche universitaire. »
– Emmanuel Kattan
Effectivement, l’Administration américaine a désigné les institutions d’enseignement supérieur comme étant le lieu où naissent les idéologies progressistes aux valeurs de gauche, comme par exemple le wokisme et l’alarmisme climatique. En s’attaquant à ces institutions qui ont aussi beaucoup de pouvoir, le gouvernement fédéral s’attaque également aux domaines artistique et juridique, qui n’ont pas été épargnés. Les avancées intellectuelles sont menacées, et les conséquences qui en découlent sont assez graves. On remarque par ailleurs plusieurs scientifiques et chercheurs se censurer au nom du financement de leurs travaux, une baisse d’innovation et de progrès scientifiques et une augmentation de la défiance des citoyens américains vis-à-vis la valeur qu’apporte les universités américaines (45% des Américains pensent que l’enseignement supérieur aux États-Unis a un impact négatif sur la société).
Emmanuel Kattan poursuit sa présentation en donnant une définition de la liberté d’expression tout en faisant un clin d’œil au premier amendement de la constitution américaine, la liberté de presse. Bien que la liberté académique ne fasse pas partie de la constitution, la Cour Suprême à tout de même reconnu dès 1957 qu’elle comportait une importance constitutionnelle essentielle. Ces propos ont été affirmés suite à la déclaration qu’un professeur ayant répandu ses opinions communistes ne devrait pas être poursuivi ni perdre son emploi, car « enseignants et étudiants doivent toujours être libres de questionner, d’étudier et d’évaluer. » (Traduction d’Emmanuel Kattan de la citation des juges Frankfurter et Harlan)

Une question intéressante est alors soulevée : si la liberté académique et le financement de la recherche sont protégés par le gouvernement américain, et si, historiquement, la réputation des grandes universités américaines classait le pays parmi les meilleurs modèles mondiaux pour leurs innovations scientifiques, pourquoi tant d’efforts sont-ils déployés par l’administration Trump pour saboter le progrès de la recherche, qui a un impact direct sur l’économie américaine? Emmanuel Kattan affirme qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre la science, mais d’une guerre des idées. À noter que plusieurs États s’opposent à cette contre-révolution organisée par l’Administration, tandis que d’autres, comme la Floride ou le Texas, appuient ces mesures. Christopher Rufo, un des leaders de cette révolution ou contre-révolution, déclarait dans une entrevue au New York Times que son objectif à moyen et à long terme est de faire usage du levier financier dont dispose le gouvernement fédéral pour placer les universités dans un état de terreur existentielle.
« La véritable cible de l’Administration, ce n’est pas la science, ce sont les humanités. »
– Emmanuel Kattan
L’avenir de la recherche universitaire américaine : trois scénarios envisagés
Emmanuel Kattan voit trois possibilités pour l’avenir de la recherche de l’enseignement supérieur aux États-Unis. Si les attaques de l’Administration et les coupures sur les fonds de recherche continuent, les universités américaines perdront leur influence sur la vie publique, la science et l’innovation, et leur domination dans le domaine de la recherche tirera à sa fin.
Un deuxième scénario, tout aussi pessimiste que le premier, est envisagé : les camps réformiste et résistant émergeraient et une division de plus en plus marquée se ferait sentir. Certaines universités plus réformistes seraient prêtes à faire des concessions, alors que d’autres, plus résistantes, resteraient fermes sur la question. Ce phénomène créerait un paysage universitaire divisé, où des visions idéologiques très fermées, de droite ou de gauche, deviendraient le principal critère de choix pour une université, au détriment d’une réputation autrefois fondée sur la prestance intellectuelle. Ce deuxième scénario montre bien la montée du conformisme idéologique au profit de la liberté d’expression et académique.
Un troisième scénario, plus optimiste, est proposé : plusieurs universités plus fortunées reconnaissent déjà la nécessité de se réformer et qu’un changement est nécessaire. Cette réforme pourrait prendre les formes suivantes : l’augmentation du nombre d’étudiants admis offrant plus d’opportunités à l’éducation supérieure aux Américains, l’augmentation de bourses offertes aux étudiants et étudiantes issus de milieux défavorisés, le choix de geler ou de réduire les frais de scolarité dans un esprit d’ouverture et de diversification, ainsi que l’ouverture de l’éducation en ligne, par exemple.
Une période de questions était ensuite prévue pour conclure la conférence. Après avoir abordé un sujet aussi complexe qu’actuel, Emmanuel Kattan se dit confiant que la communauté scientifique américaine saura tenir le coup.
Dans l’esprit de s’informer et de participer à la discussion sur la liberté d’expression aux États-Unis, un dernier webinaire du cycle de conférences sera donné par Josh Shepperd (University of Colorado Boulder) le 2 décembre 2025. Pour vous inscrire, c’est ici : Inscription.




