Colloque étudiant du séminaire CRILCQ x COLIBEX : Censure et création au Québec

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Affiche du colloque étudiant Censure et Création au Québec. Crédits : COLIBEX

Le 11 et 12 décembre dernier se tenait le colloque étudiant « Censure et création au Québec », organisé par Mathilde Barraband (cotitulaire de la Chaire, CRILCQ, Université du Québec à Trois-Rivières) pour clore le séminaire du CRILCQ et de la Chaire de recherche France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression (COLIBEX). Le colloque avait lieu à l’UQTR dans la salle 3103 du pavillon Ringuet et les présentations étaient également diffusées en direct sur Zoom. Le Zone Campus a eu la chance d’assister à trois représentations parmi les six thématiques proposées, soit : la censure étatique, la censure des diffuseurs, le roman contre la censure, paroles transgressives, la censure dans les œuvres et éclipses médiatiques. Sous forme de conférence donnée par les étudiantes et étudiants, la formule encourageait la discussion sur un enjeu important.

La censure étatique

Présidées par le professeur David Bélanger, les conférences ont débuté avec Emmanuelle Croisetière, suivi de Lili-Fé Granjon et, finalement, Marie-Philip Bergeron. Dans sa présentation intitulée « Obscénité et sexualité féminine : le roman L’amant de lady Chatterley à l’épreuve du regard juridique », Emmanuelle aborde trois notions : celle de l’obscénité dans un contexte juridique des années 1950, de la sexualité féminine considérée comme tabou dans la société québécoise et de l’échec de la censure qu’a subi l’ouvrage. 

Effectivement, plusieurs éléments retrouvés dans le roman de l’auteur D. H. Lawrence dérangent à une époque où les valeurs catholiques ont une emprise sur la société. On y retrouve notamment une femme qui vit sa sexualité librement, un langage explicite qui normalise la sexualité féminine plutôt qu’en la cachant et une histoire d’adultère, qui sont tous considérés comme « déviant » et « hors norme ». Les tentatives de censure du roman L’amant de lady Chatterley s’avèrent un échec : en essayant de le retirer des bibliothèques, le procès que traverse l’auteur amène une visibilité non désirée de son roman. Grâce à cet ouvrage, une nouvelle liberté d’expression naît et devient un élément phare de la Révolution tranquille qui apparaîtra sous peu au Québec.

Lili-Fé Granjon présente ensuite « Protéger ou censurer ? L’évolution du système de classification cinématographique québécois ». Depuis les débuts du cinéma, les autorités québécoises ont toujours cherché à organiser ce qui est diffusé, d’abord par la censure morale et religieuse stricte, et plus tard, par des dispositifs plus institutionnalisés. On retrouve quatre grandes classifications des œuvres cinématographiques : visa général, 13 ans et plus, 16 ans et plus et 18 ans et plus.

Pour déterminer de façon objective à quelle catégorie appartient une œuvre, on analyse son contenu et son effet sur le public. Ce système de classification repose sur la notion de consensus social, notamment dans un cadre culturel et moral propre aux valeurs québécoises. Le ministère prévoit la possibilité de refus de classement dans les cas assez rares où les films sont jugés contraires aux mœurs publiques caractérisée, par exemple, par la déshumanisation ou l’exploitation ardue de la sexualité. Ce n’est pas un outil de censure généralisée, mais plutôt une barrière réservée à des cas très spécifiques.

Les catégories de classement cinématographique. Crédits : Présentation de Lili-Fé Granjon

« La censure et le rap : étude France-Québec » est le titre de la conférence suivante présentée par Marie-Philip Bergeron. Ce genre musical est plus souvent incompris de ceux qui l’écoutent. Le rap est contestataire, politique, et donne la parole à des groupes de personnes qui ne sont généralement pas entendus. L’origine du rap provient des quartiers populaires, des communautés racisées. Les paroles évoquent souvent la question de la liberté d’expression, touchant fréquemment des sujets qui dérangent, notamment la violence et la sexualité. On marginalise les codes qu’on ne comprend pas en mettant tous les artistes dans le même bateau; ce sont tous des délinquants et ils sont dangereux.

Effectivement, c’est le seul genre musical qui est attaqué en sortant les vers de leur contexte pour les retourner contre leurs auteurs en guise de preuve d’un comportement à risque. La censure est assez claire, on criminalise la création. Marie-Philip affirme qu’au lieu de juger ces paroles comme étant nécessairement dangereuses, il faut admettre que nous n’avons pas les codes pour les comprendre et qu’elles doivent être étudiées pour être appréciées à leur juste valeur.

Capture d’écran de Marie-Philip Bergeron lors de sa présentation. Crédits : Journaliste

Paroles transgressives

Lucas Barreiro Lopes de Almeida préside la séance suivante. Thomas Gagné présente : « Lever de rideau : le dé-voilement de la violence chez Jean-Paul Daoust et Marie-Hélène Racine ». Il affirme que la littérature, par son travail de la forme, permet de dévoiler des réalités sociales qu’on juge insupportables. Il réfléchit donc à la question suivante : quelle serait la caractéristique propre à la poésie pour son dévoilement? La forme est ce qui distingue la poésie d’un roman : en choisissant d’omettre certains éléments, on peut retrouver un sens caché. La typographie est un moyen de contourner la censure ou l’autocensure sur des sujets difficiles, comme la violence.

Capture d’écran de Lucas Barreiro Lopes de Almeida, Thomas Gagné, Geneviève Dansereau et Jeanie Bogart. Crédits : Journaliste

Jeanie Bogart présente à son tour : « Transgression, pouvoir et mémoire : le compas haïtien et la diaspora québécoise ». Les transgressions en Haïti ne sont pas reçues de la même manière au Québec. En donnant des exemples concrets, Jeanie affirme que la sexualité est un élément qui diffère d’une culture à l’autre : ici, bien qu’elle ne soit pas interdite, elle est encadrée, ce qui est une forme de censure douce. Elle compare le Québec à une sorte de laboratoire éthique où la communauté décide de ce qui est permis ou non. Les transgressions changent et évoluent selon les valeurs de la société québécoise. 

On passe ensuite à Geneviève Dansereau, dont la conférence s’intitule : « Du fruit défendu au fruit désiré. L’imaginaire de l’interdit dans les pratiques éditoriales de Roncière dans la promotion de la série L’ombre d’Adeline (2024) de H. D. Carlton ». En effet, la théorie du fruit défendu réfère au phénomène selon lequel la censure attise l’envie du public de consommer ce qui est interdit. Plusieurs moyens sont utilisés par la maison d’édition Roncière pour empêcher que L’ombre d’Adeline soit montré à un jeune public, notamment l’emballage plastique et l’étiquette de mise en garde. La popularité que connaît cet ouvrage est due en grande partie aux moyens entrepris pour le censurer.

Capture d’écran de la présentation « Du fruit défendu au fruit désiré. L’imaginaire de l’interdit dans les pratiques éditoriales de Roncière dans la promotion de la série L’ombre d’Adeline (2024) de H. D. Carlton ». Crédits : Geneviève Dansereau

La censure dans les œuvres

Capture d’écran de Evelyne Gagnon, Frédéric Beauchamp et Alexis Scarpino. Crédits : Journaliste

Les prochaines séances sont présidées par la professeure Evelyne Gagnon, qui introduit en premier lieu la présentation de Alexis Scarpino, « Hubert Aquin, profession : révolutionnaire. Regard sur la censure d’un auteur engagé et étude de Prochain épisode ». Pour cet auteur, la liberté et l’imaginaire sont des concepts intimement liés. C’est sa perception du malheur collectif québécois, amorcé par l’échec des Patriotes en 1837, qui devient le motif de la censure institutionnelle de l’auteur. C’est dans la tentative de mondialiser la littérature québécoise que se manifeste la censure économique de ses propos. Le terme “censure” est ambigu ici, car personne ne pousse directement l’auteur à se censurer, mais la contrainte économique empiète sur la question de la liberté d’expression.

Comme dernière présentation suivie par notre équipe, nous assistons à celle de Frédéric Beauchamp, « Se brûler pour se dire : autocensure et autodafé de l’écrivain négatif dans Les corpuscules de Krause de Sandra Gordon ». L’auteure était d’ailleurs dans la salle pour assister aux présentations des étudiantes et étudiants. Le personnage d’Henri Korsakov, auteur alcoolique et amnésique, parcourt les bibliothèques municipales pour y voler et y brûler ses propres livres. Il refuse donc son œuvre et lui-même en tant qu’auteur. L’œuvre est créée dans un seul but : la détruire. C’est un acte de décréation qui prend une forme obsessive et extrême qui mène d’ailleurs à la mort du personnage. Korsakov ne peut s’empêcher de s’autocensurer; son œuvre refusée amène le personnage-écrivain à refuser son statut d’auteur. « Un auteur peut-il exister sans son œuvre? » (Citation de Charline Pluvinet)

Toutes les présentations auxquelles nous avons assistées amenaient des points de vue divers sur la censure et la liberté d’expression au Québec. Aussi intéressantes qu’instructives, les présentations des étudiantes et les étudiants ont permis d’éclairer un sujet bien présent dans la société québécoise. Ce séminaire a contribué à ouvrir la discussion et la réflexion sur l’enjeu de la liberté d’expression, tout en mettant en lumière ses multiples facettes et les débats qu’elle suscite encore aujourd’hui.

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