
Le ministre des Finances, Eric Girard, a récemment déposé son budget à l’Assemblée nationale. Intitulé sobrement « Un budget responsable avec des mesures ciblées pour les Québécois », ce budget 2026-2027 arrive à un moment charnière : à quelques mois des élections d’octobre et à quelques jours de l’élection du nouveau chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui succédera à François Legault le 12 avril.
Dans un contexte de ralentissement économique marqué par les menaces protectionnistes américaines et une guerre au Moyen-Orient affectant les prix de l’énergie, M. Girard a fait le choix de la prudence. Fini les chèques gouvernementaux et les baisses d’impôts spectaculaires des années précédentes. Place à la « stabilité » et à la « prévisibilité ». Pour le chroniqueur économique, cet exercice budgétaire ressemble moins à un lancement de campagne électorale qu’à une tentative de mettre de l’ordre dans la maison avant de passer le flambeau.
Décortiquons les trois piliers de cette feuille de route : la réduction du déficit, la gestion des risques géopolitiques, et ce fameux « coussin » politique qui fait déjà jaser.
Une marge de manœuvre étroite : le déficit se résorbe, mais reste élevé
Contrairement aux inquiétudes de novembre dernier, où le déficit était projeté à 12,4 milliards de dollars pour l’exercice 2025-2026, la situation s’est légèrement améliorée. Le gouvernement annonce un déficit de 9,9 milliards de dollars pour l’année qui se termine et prévoit de le réduire à 8,6 milliards pour 2026-2027 (incluant le versement au Fonds des générations).

En excluant ce fameux versement dédié au remboursement de la dette, le déficit 2026-2027 serait de 6,3 milliards. Eric Girard réitère son objectif de retour à l’équilibre en 2029-2030, un pari que plusieurs analystes ont déjà qualifié d’ambitieux .
Ce qui frappe dans ce budget, c’est la modération de la croissance des dépenses. Après une hausse de 4,5 % l’an dernier, celle-ci se réduit à 1,6 %. Le gouvernement serre la vis, notamment en amputant pour la première fois le Plan pour une économie verte, qui passe de 10,1 à 8,2 milliards sur cinq ans, en raison de la baisse des revenus liés au marché du carbone. Pour les entrepreneurs, le signal est clair : l’État n’est plus en mode dépenses inflationnistes, mais en mode consolidation.
La grande inconnue : l’ACEUM et l’incertitude mondiale
Si la rigueur est de mise, c’est parce que l’environnement extérieur reste particulièrement hostile. Dans son document budgétaire, Eric Girard identifie clairement l’ennemi numéro un : la renégociation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Il qualifie d’ailleurs ce dossier de « risque le plus important auquel l’économie du Québec fait face ».
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, la croissance du PIB québécois a stagné à 0,8 % , et la valeur des exportations vers les États-Unis a chuté de près de 6,5 milliards de dollars. Le budget prévoit deux scénarios contrastés :
- Scénario optimiste (accord stable) : croissance de 1,6 % en 2026.
- Scénario pessimiste (escalade commerciale) : récession avec une contraction de 0,2 % du PIB cette année.
M. Girard table également sur une résolution rapide du conflit au Moyen-Orient, avec une hypothèse de durée de six semaines pour justifier ses prévisions de prix pétroliers. Une hypothèse que l’opposition libérale a qualifiée d’« irréaliste », mais qui illustre la difficulté de prévoir dans un tel contexte de polycrise.
Santé et infrastructures : le poids du passé

Malgré la modération affichée, les missions fondamentales de l’État ne sont pas oubliées. La santé reçoit une enveloppe de 68,7 milliards de dollars, soit une hausse de 4,1 %, ce qui reste le premier poste de dépenses.
Le budget mise aussi sur l’avenir avec une augmentation significative des investissements en infrastructures. Le Plan québécois des infrastructures (PQI) est porté à 167 milliards de dollars sur dix ans, soit une hausse de 5 milliards sur six ans. L’accent est mis sur l’entretien des infrastructures vieillissantes — 71 % des sommes sont désormais dédiées à la pérennité, un chiffre en hausse par rapport au plan précédent.
On note des projets phares, comme les travaux préparatoires à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR) et l’Institut Douglas, ainsi que des fonds pour l’Hôpital Sainte-Croix de Drummondville. Cependant, l’état des écoles reste préoccupant, le ministre Benoit Charette admettant que 57 % des écoles primaires sont en mauvais ou très mauvais état.
Le « coussin Fréchette-Drainville » : habileté politique ou risque électoral ?
La mesure la plus commentée de ce budget n’est ni un chiffre fiscal ni un investissement vert, mais une réserve comptable. M. Girard a prévu une enveloppe de 250 millions de dollars par année pour les cinq prochaines années, soit un total de 1,25 milliard, à la disposition du prochain premier ministre (Christine Fréchette ou Bernard Drainville).
Le ministre justifie ce « coussin » par la nécessité de permettre au nouveau chef de concrétiser ses engagements sans déstabiliser les finances publiques. Il assure avoir consulté les deux candidats lors de l’élaboration du budget.
Les réactions de l’opposition ne se sont pas fait attendre. Le chef libéral Charles Milliard a dénoncé un « coussin Fréchette-Drainville » purement électoraliste. Québec solidaire y voit une « carte de crédit » donnée au prochain chef pour dépenser sans compter, tandis que le Parti québécois estime que ce budget sera caduc dès que le nouveau chef prendra ses fonctions.
Conclusion : Un budget de transition dans l’attente de vents meilleurs
Ce budget 2026-2027 ressemble à son ministre : prudent, technocratique et axé sur la stabilité. Eric Girard quitte le ministère des Finances (du moins dans son rôle actuel) sur une note de « maison en ordre », comme l’a souligné François Legault. Il n’y a pas de grand soir fiscal, pas de chèque aux contribuables, mais une tentative de maîtriser la trajectoire de la dette malgré une conjoncture extérieure imprévisible.
Reste à savoir ce qu’il adviendra de cette prudence. La nouvelle cheffe ou le nouveau chef de la CAQ, élu le 12 avril, disposera d’une marge de manœuvre de 250 millions annuels pour imprimer sa marque. Et d’ici les élections d’octobre, les partis d’opposition (PLQ, QS, PQ) seront probablement moins modérés que M. Girard ne le souhaite.
Pour les investisseurs et les citoyens, le message est simple : le Québec tient le cap budgétaire, mais son destin économique dépendra davantage des résultats des urnes et du résultat de la renégociation de l’ACEUM que des tableaux Excel du ministère des Finances.




