
Alors que le ministre des Finances, Eric Girard, promet un retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2029‑2030, une menace silencieuse, mais dévastatrice plane au‑dessus de l’économie québécoise, à savoir la renégociation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Ce n’est pas une simple hypothèse d’économiste. C’est, selon les propres mots du ministre, le risque numéro un pour le Québec.
Le budget 2026‑2027 le reconnaît lui‑même; un scénario d’escalade commerciale avec les États-Unis plongerait le Québec dans une récession immédiate, avec une contraction de 0,2 % du PIB. Pendant que l’opinion publique s’inquiète du logement et de l’inflation, c’est pourtant de Washington que pourrait venir le véritable coup de massue.
Une dépendance historique qui devient une fragilité
Pour comprendre l’enjeu, il faut regarder les chiffres. En 2025, la valeur des exportations québécoises vers les États-Unis avait déjà chuté de 6,5 milliards de dollars. Ce recul n’est pas conjoncturel; il reflète les premières tensions commerciales et l’incertitude grandissante autour des règles du libre‑échange.
Aujourd’hui, près de 90 % des produits québécois qui entrent aux États-Unis sans droits de douane le doivent exclusivement à l’ACEUM. Autrement dit, si l’accord est déchiré ou simplement révisé à la baisse, c’est toute la structure d’exportation du Québec qui s’effondre. Aluminium, acier, aérospatiale, agroalimentaire, bois d’œuvre, aucun secteur clé ne serait épargné.
Le gouvernement Legault a bien investi 1,7 milliard de dollars pour « transformer » l’économie, notamment dans les minéraux critiques, l’intelligence artificielle et l’innovation. Mais ces sommes, aussi louables soient‑elles, ne remplaceront jamais du jour au lendemain le marché américain. Une usine de batteries pour véhicules électriques ne se construit pas en six mois, et un nouveau débouché commercial ne se crée pas par décret.

Le scénario catastrophe que personne ne veut voir
Les services économiques du ministère des Finances ont modélisé plusieurs hypothèses. La plus alarmante prévoit une récession de 0,2 % du PIB en cas de rupture franche de l’ACEUM. Ce chiffre, en apparence modeste, équivaut à des milliers de pertes d’emplois dans des régions déjà fragiles que sont le Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean pour l’aluminium, le Centre‑du‑Québec pour l’aérospatiale, la Montérégie pour l’agroalimentaire.
Mais le vrai danger n’est peut‑être pas une rupture brutale. Les économistes redoutent davantage une renégociation prolongée qui maintiendrait les entreprises dans l’incertitude pendant des mois, voire des années. Dans ce climat, aucun patron n’investit, aucun entrepreneur n’embauche. La croissance s’étiole lentement, sans même qu’un coup de théâtre ne vienne alerter l’opinion.
Eric Girard a tenté de rassurer en affirmant que le Québec dispose de « marges de manœuvre ». Pourtant, le budget 2026‑2027 est déjà sous tension. Le déficit de 6,3 G$, croissance anémique de 0,8 % du PIB en 2025, et inflation toujours supérieure à 2,9 %. Dans ce contexte, absorber un choc commercial serait extrêmement douloureux.
Le grand absent du budget : un véritable plan B
L’un des paradoxes de ce budget est l’écart entre la solennité des avertissements et la modestie des réponses. On parle beaucoup de diversification des marchés, mais les crédits alloués à la conquête de nouveaux débouchés (Europe, Asie, Amérique du Sud) restent marginaux. Les 1,7 G$ pour la transformation économique sont avant tout un investissement structurel, pas un filet de protection face à une urgence commerciale.
Pire, certaines mesures budgétaires récentes envoient un signal inverse. La réduction des seuils d’immigration, voulue par Québec, aggrave la pénurie de main‑d’œuvre dans les secteurs exportateurs. Le gel des dépenses de programme (croissance de seulement 1,6 %) freine les investissements publics dans les infrastructures portuaires et ferroviaires, pourtant essentielles pour acheminer nos produits vers d’autres marchés.
On a parfois l’impression que le gouvernement mise sur le statu quo. C’est-à-dire parier que l’ACEUM sera maintenu parce que les Américains ont, eux aussi, intérêt à la stabilité. Mais cette stratégie d’autruche ignore la réalité politique au sud de la frontière. Que ce soit sous une administration républicaine ou démocrate, le protectionnisme américain n’a jamais été aussi populaire auprès de l’électorat.

Trois chantiers urgents pour éviter la récession
Selon certains économistes, si l’on veut vraiment se préparer au pire, plusieurs actions devraient être engagées dès maintenant.
Premièrement, accélérer les corridors commerciaux avec l’Union européenne. L’AECG (accord avec l’Europe) existe, mais il reste sous‑utilisé par les PME québécoises. Des crédits d’impôt ciblés pour l’exportation hors Amérique du Nord seraient plus utiles que de grandes déclarations d’intention.
Deuxièmement, créer un fonds d’urgence de stabilisation des revenus exportateurs. Si l’ACEUM est renégocié défavorablement, les entreprises auront besoin de liquidités immédiates pour survivre pendant la transition. Ce fonds pourrait être alimenté par une partie des 1,25 G$ du fameux « coussin Fréchette » – cette enveloppe discrétionnaire laissée à la nouvelle cheffe de la CAQ.
Troisièmement, revoir le discours politique. Le gouvernement doit cesser de dire que « tout va bien » et admettre que la diversification économique est une urgence nationale, pas un objectif de campagne. Cela suppose d’accepter de ralentir certaines dépenses sociales pour investir massivement dans la productivité et l’innovation. Un choix impopulaire, mais peut‑être inévitable.
Le temps presse
La renégociation de l’ACEUM ne débutera peut‑être pas officiellement avant la fin d’année, mais les signaux avant‑coureurs sont déjà là. Les menaces de droits de douane ciblés, les enquêtes sur l’aluminium et l’acier, les pressions pour exclure le bois d’œuvre; autant de ballons d’essai lancés par Washington pour tester la réaction canadienne.
Le Québec a déjà traversé des crises commerciales par le passé – l’abolition de l’Accord du bois d’œuvre, les surtaxes sur l’aluminium. Mais jamais la menace n’a été aussi systémique. Aujourd’hui, ce n’est pas un secteur qui est visé, c’est l’architecture même de nos échanges avec les États-Unis.
Le budget 2026‑2027 a au moins un mérite. Il a nommé le danger. Reste à savoir si les gestes suivront les paroles. Dans quelques mois, quand les élections d’octobre 2026 battront leur plein, les électeurs québécois auront le droit de demander à chaque parti : « Quel est votre plan si l’ACEUM saute ? »
Pour l’instant, le silence est assourdissant. Et dans une économie mondialisée, le silence, c’est souvent la première étape de la récession.



