Mange, lis, aime: L’union fait la force poétique

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Les Moyens fakirs de Joliette à la brasserie artisanale l’Albion. Photo: Courtoisie
Les Moyens fakirs de Joliette à la brasserie artisanale l’Albion. Photo: Courtoisie

Si les regroupements d’écrivains ont jadis été prisés par les grands penseurs français et québécois, nul besoin de vous dire qu’il en est tout autrement aujourd’hui. Écrire et penser le monde sont devenues des pratiques solitaires. Qui entend encore parler de salons littéraires, de lieux d’échanges entre des gens de lettres qui se rencontrent pour partager leur création, débattre d’enjeux politiques ou esthétiques? À contre-courant, la bohème artistique de Joliette tient le pari, depuis 2008, de faire revivre ce genre de collectivité intellectuelle, qui a toute sa raison d’être: une quinzaine de collégiens et d’universitaires se réunissent de façon bimensuelle pour penser le monde et l’art à la Brasserie artisanale joliettaine L’Albion. Ce cercle de poètes, qui se nomme Les Moyens fakirs de Joliette, est présidé par Dominique Corneillier, professeur de littérature au Cégep de Joliette. De ces rencontres sont nées deux recueils de poésie, dont le plus récent est Lumière crue paru aux Éditions Bouc Productions, et dans lequel chacun des fakirs partage leurs manières singulières et souvent touchantes de voir et de dire le réel.

Faire surgir le sens

«Le fakir incante les murs, les obstacles ordinairement insensibles; il en tire d’étonnantes sonorités»; ce sont ces mots d’Henri Pichette qui amorce le recueil Lumière crue et qui donne sens à toute la suite poétique. Le fakir est la figure à laquelle se sont rattachés les artistes lanaudois puisqu’il met en lumière, tout comme le poète, de nouvelles possibilités d’interprétation du monde. Pour y arriver, il suffit de jouer avec les mots, «de dérégler la syntaxe, rabouter les sèmes» ou encore d’associer des images singulières à ce qui peut paraître banal:«Je construirai/une maison/avec ma poésie/sans jamais compter mes heures». Si le recueil traite de thèmes universaux, maintes fois abordés en littérature, comme «la Raison», «le Désir», «le Sentiment», les divers poètes arrivent à en parler autrement, à adopter un regard singulier sur le monde. Le projet littéraire des Moyens fakirs de Joliette est laborieusement pensé : «Nous sommes fakirs, car nous acceptons que l’Idéal existe et si nous critiquons le monde comme il va et comme il pense, nous ne voulons pas le déréaliser pour notre confort. C’est cette tension entre le réel et l’idéal, cet inconfort loin des relativismes à tout crin, qui est le lieu de notre poésie».

L’unité dans la diversité

Mettre en scène une quinzaine de voix dans un unique recueil, tout en gardant une harmonie et une cohérence poétique, peut sembler ambitieux. Les Moyens fakirs arrivent pourtant à le faire sans camoufler la singularité de chacun. Une cohérence se crée à travers la diversité, sans donner l’impression qu’un «je» unique jalonne tout le recueil: les courts vers de l’un côtoient la prose poétique de l’autre; le registre soutenu s’entremêle à un registre familier comme on le remarque dans ces deux vers: «Dans la nuit de mars, c’est l’Insomnie qui est venue t’embrasser», «Les fins heureuses sont/Sûres de brailler le jour/Dans l’dos de la liberté». Le recueil traite à la fois de sujets triviaux et tragiques: une poésie festive s’avoisine à des vers qui abordent la tragédie comme dans l’un des poèmes «En mémoire du 6 décembre 1989», qui rappelle la tuerie à la Polytechnique. «Lumière crue» est le lieu de toutes les possibilités formelles et n’oblige pas nécessairement une lecture linéaire. Chaque poème peut-être pris isolément, tout en trouvant une place justifiée dans son ensemble.

Mettre en scène une quinzaine de voix dans un unique recueil, tout en gardant une harmonie et une cohérence poétique, peut sembler ambitieux. Les Moyens fakirs arrivent pourtant à le faire sans camoufler la singularité de chacun.

Les voix du Québec

Les Moyens fakirs sont à la fois poète, à la fois lecteur aguerri: c’est la raison pour laquelle nombreuses références à des auteurs – principalement québécois- abondent dans l’œuvre. D’ailleurs les cinq parties du recueil sont introduites par des extraits poétiques de Marie Uguay, Patrice Desbiens, Jean-Paul Daoust, Yves Boisvert, Saint-Denys Garneau ou encore Paul-Marie Lapointe. «Lumière crue» devient ainsi un lieu d’échange entre une multitude de voix qui se répondent, s’opposent ou se complètent. Rassurant de voir qu’encore aujourd’hui, une jeunesse québécoise se regroupe pour admirer les richesses de la langue française, pour développer leur esprit critique, écouter les voix connues de la poésie québécoise et affiner leur plume.

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