Cinq mois ont passé. La chaleur des villes et la fraîcheur des montagnes n’ont plus rien d’inhabituel. Cinq mois ont passé. Monter dans un tuk-tuk ou passer la tête à travers la fenêtre du train est devenu quotidien. Cinq mois ont passé. Les noms des villes et la géographie du pays sont devenus familiers. Cinq mois ont passé. Et, face à l’écume de ces jours, une partie de moi sait qu’elle appartient pour toujours à cet endroit.
On me demande souvent d’où je suis, d’où je viens. Au gré des rencontres et des discussions, la réponse reste insolvable, comme si je n’étais de nulle part. Peut-être devrais-je dire que je suis de partout, mais ce serait faux. Je suis de France, tout autant que du Canada, et maintenant, un peu du Sri Lanka. Je suis de toutes ces places qui m’ont vu grandir, évoluer, aimer, pleurer, mais par-dessus tout : vivre.

Cette cinquième chronique de la série consacrée au Sri Lanka marque un tournant dans le récit de cette formidable aventure. L’émerveillement de la découverte perpétuelle fait peu à peu place à la mélancolie d’un vécu merveilleux. La fin approche, les dernières fois se multiplient et pourtant, rien n’est vraiment terminé. Tout devient plus intense, dans l’urgence de savourer la moindre bribe d’aventure et de communion.
Beauté d’âmes
L’âme, du latin anima (« souffle », « vie »), est présente en chaque lieu, en chaque être. Ici, au Sri Lanka, on en ressent toute la beauté et la puissance. On parle là de simplicité, d’authenticité qui se révèle dans des gestes et des paroles simples, mais profondément marquants. Un sourire échangé avec des cueilleuses dans les plantations. Une conversation improvisée dans un train plus que bondé. Les rencontres se succèdent, parfois brèves, souvent inattendues, mais toujours empreintes d’une douceur particulière.
Dans les villes animées comme dans les petits villages perdus entre les rizières, les regards curieux se mêlent aux salutations chaleureuses. Bien souvent, les discussions commencent par ces mêmes questions : « Where are you from ? », « Do you like Sri Lanka? ». Les enfants, eux, préfèrent demander : « What’s your name ? », avant de complimenter à tour de bras ces appellations aux consonances lointaines. Parfois, il arrive que ces échanges se prolongent, riches en apprentissages mutuels.

Qui aurait cru qu’un homme m’apprendrait les différentes races d’éléphants lors d’un arrêt de notre bus nocturne traversant le pays ? Cet homme, dont je ne saurai jamais le nom, pointait du doigt l’ombre massive dans la pénombre de la jungle bordant la route. Dans un anglais teinté de cinghalais, il m’a expliqué les comportements, les particularités, les caractères de ces forces tranquilles de la nature. Dans cet instant suspendu, une sensation vertigineuse emplit les cœurs et les corps : il existe tellement plus grand que nous.
Quelle chance, d’expérimenter un ordinaire extraordinaire.
À la croisée des chemins

Impossible de rendre compte des bouleversantes rencontres sans parler des autres, de ceux qui viennent d’ailleurs. Car vivre à l’étranger, c’est aussi rencontrer d’autres personnes qui, elles aussi, ont décidé de s’installer dans l’inconnu pour un temps. Certains sont expatriés depuis plusieurs années, d’autres ne font que passer. Mais tous partagent cette étrange sensation d’être à la fois d’ici et d’ailleurs, quelque part entre deux vies.
Les relations se tissent alors différemment. Plus rapidement, plus intensément peut-être. Sans les habitudes du quotidien, sans les cercles déjà établis, tout est à recréer. Les week-ends s’organisent, les soirées s’éternisent. Les vies fusionnent, s’entrelacent, se confondent. Peu à peu, ces ami.e.s deviennent famille. On apprend les histoires de vie des uns, les raisons qui ont mené les autres jusqu’ici. Et l’on se rend compte d’une chose commune : ce besoin irrépressible de voir l’ailleurs.

Inévitablement vient le temps déchirant des départs. Ici, chacun sait qu’il est là pour un temps donné, et c’est bien ça qui rend chaque moment plus précieux. Cette envie irrépressible de connaître l’autre ne s’amenuise pas à l’approche de la fin : elle s’intensifie. Le temps est compté. Le quotidien des restants ne sera plus le même. Celui des partants sera à réinventer. Mais chacun gardera l’empreinte indélébile de ces relations profondes, fragments d’une parenthèse de vie partagée loin de tout.
L’écume des routes
Au fil des mois, les kilomètres parcourus ont fini par dessiner une nouvelle carte du Sri Lanka : une carte faite de souvenirs, glanés aux quatre coins du pays. Les paysages défilent, les villes disparaissent, les jours s’égrènent. Pourtant, certains instants restent suspendus, imperturbables. Au bout du compte, le voyage est loin d’être une succession de lieux visités : il est un enchevêtrement de sensations, d’émotions, de partage.
C’est peut-être cela, finalement, l’écume des routes : ces bribes de vie qui persistent, bien longtemps après leur passage. Des souvenirs légers, anodins en apparence, qui continuent de flotter dans les mémoires, comme l’écume qui se dépose sur le sable après le passage d’une vague. Et alors que l’aventure touche doucement à sa fin, une certitude demeure : certains endroits ne nous quittent jamais vraiment. Ils resteront bien sages, prêts à se rappeler à nous au détour d’un précieux souvenir.
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