La plume de travers : Carl Bergeron, une voix atypique

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Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

Cette semaine, j’ai décidé de traiter de l’une de mes découvertes littéraires de la dernière année. L’auteur Carl Bergeron est assez méconnu. Déjà, il faut dire qu’il n’a publié qu’un seul véritable roman. De plus, ses idées teintées de conservatisme, d’un certain aristocratisme et de politiquement incorrecte n’ont rien pour le rendre massivement populaire. Il dirait volontiers qu’il pense et rédige hors de la doxa dominante. Découvrons ensemble cet auteur aux propos abrasifs, ce pessimiste calme et lucide. 

Un cynique chez les lyriques

Le cinéaste Denys Arcand est ce cynique chez les lyriques dont parle Carl Bergeron. Crédit : ONF.ca

J’ai d’abord découvert Carl Bergeron à travers mon amour du cinéma d’auteur. Et dans ce créneau, le Québec ne manque pas de grandEs cinéastes! D’ailleurs, il est malheureux qu’un corpus cinématographique québécois ne se soit pas véritablement établi. Mais là n’est pas le propos de mon article. Disons simplement qu’après avoir vu et revu la filmographie entière de Denys Arcand, j’ai voulu me plonger plus avant dans une critique de son œuvre prise comme un tout. C’est à ce moment que je suis tombé sur l’essai Un cynique chez les lyriques, Denis Arcand et le Québec.

Paradoxalement, la grande force de Carl Bergeron est qu’il n’est pas critique de cinéma. Ce jeune auteur détient plutôt une formation en science politique et en littérature. Ainsi, il s’intéressera surtout aux racines philosophiques d’Arcand et à ses liens troubles avec le Québec et son histoire. Par exemple, Arcand se questionne sur la place d’une « bourgeoisie de province » dans ce petit État non indépendant qu’est le Québec. Également, sur l’impossibilité pour l’artiste de ne pas vivre une éternelle et exaspérante tension dans ses rapport avec sa nation, petite société menacée par de grands empires frontaliers.

Les racines philosophique d’une cinéaste

Nous ramenant à Machiavel ou Montaigne, Bergeron fouille les racines intellectuelles de l’artiste qu’est Denys Arcand. Comment un homme qui a grandi en pleine Révolution tranquille peut-il ne pas contribuer au lyrisme ambiant? Le cynisme d’Arcand n’a rien de superficiel, il n’est pas de ce désintéressement à la mode. Plutôt, il trouve de profonds encrages philosophique à travers l’histoire de la pensée occidentale et ses rapports au Québec.

L’ouvrage est d’autant plus précieux que Denys Arcand lui-même s’occupe des notes de bas de page. En effet, le principal intéressé par cet essai tantôt confirme les thèses de Bergeron, tantôt les nuance et apporte nombre d’anecdotes pertinentes. Il dira d’ailleurs à l’auteur : « J’ai lu votre texte. Il m’a beaucoup touché. C’est, de toute ma vie, parmi les plus exacts que j’ai lu sur mon travail ». Rares sont les ouvrages critiques qui ont mérité un tel honneur!

L’auteur Carl Bergeron et son fidèle chapeau. Crédit : Le Devoir.

Voir le monde sans œillères

C’est avec son premier (et seul) roman, Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016) que Bergeron appose sa vision personnelle sur la société québécoise. Non seulement les propos de l’auteur sont hors-normes, mais la forme du roman lui-même est atypique. En effet, celui-ci prend la forme d’un journal, écrit tout au long d’une année avec les dates correspondantes. À mi-chemin entre la narration fictive et l’essai, Bergeron y livre ses pensées, ses coups de cœur et ses coups de gueule sur le Québec contemporain.

En effet, il ne lésine pas pour défendre la langue et la culture québécoise, la filiation du Québec à la France, sa Mère Patrie, il fait l’éloge des grands auteurs, de Proust et du dandysme. Son côté élitiste et aristocratique est marqué par son assurance de valoir autant que n’importe quel artiste, malgré sa faible production et son manque de reconnaissance. En ce sens, il encourage tous les jeunes esprits à penser par eux-même, malgré les difficultés que cela peut représenter.

J’avertirai d’emblée le lectorat : je recommande ce livre à tous et toutes, mais il ne convient pas à tous les esprits. En effet, on y fait l’apologie de la mugueterie (drague), du conservatisme artistique et l’on n’hésite pas à lancer des pointes aux classes les plus vénérés de notre société. Mais Bergeron n’a rien d’un envieux. Sa pensée est plutôt le résultat d’un face-à-face direct avec le Québec et sa place dans l’histoire. De quoi nous laisser pessimiste, sans nous empêcher de sourire.

Voir le monde avec un chapeau est l’unique roman de Carl Bergeron. Crédit : Éditions du Boréal.

L’Épreuve, le mal québécois

Il est possible de se croire face à un essai à la lecture de Voir le monde avec un chapeau, car l’auteur y défend une thèse. Celle de l’Épreuve, un mal affligeant tous les intellectuellEs et artistes québécoisEs. Ce mal de l’esprit prend une forme allégorique dans l’ouvrage sous la forme d’une maladie inexplicable, incurable et atrocement handicapante. Elle est née de la confrontation entre le désir d’élévation au sein de la culture québécoise et l’inexistence formelle de cette nation. L’Épreuve affecte tous ceux et celles qui veulent maîtriser leur langue, alors qu’ils sont dépossédés de celle-ci, car elle n’est même pas reconnue comme manifestation culturelle d’une nation légitime. C’est pourquoi, explique Bergeron, les plus grands artistes québécois s’exilent ou deviennent fou.

Jetez-vous sur les (rares) écrits de Bergeron. Détestez, haussez le ton, soupirez, ou bien, comme moi, voyez-y un portrait acide de notre incapacité culturelle québécoise. Dans tous les cas, c’est une promesse, il ne vous laissera pas indifférent. En plus de cela, il écrit dans un style fouillé et plein poésie. De quoi satisfaire tous les amateurs et amatrices de littérature que je vous sais être!

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