La festive catastrophe surprend au premier regard, non seulement à cause de son format atypique, mais surtout pour la taupe ragoûtante qui figure, en gros plan, sur la première de couverture. Cette image surprenante donne le ton à l’ensemble de l’œuvre dans lequel le poète d’origine trifluvienne, Patrick Boulanger, fait revivre un univers de bestioles et d’animaux: «Corbeau», «Chauve-souris», «Papillon de nuit», «Poisson» sont quelques-uns des titres qui ponctuent le bestiaire. Chaque fois, la bête se rapproche étrangement de l’homme.
Le poète et l’artiste
La festive catastrophe unit deux médiums complémentaires: œuvre d’art et poésie. Chaque poème de Patrick Boulanger s’amorce sur une sculpture photographiée de Lynda Baril, mettant en scène des animaux ou des insectes vivant sur le territoire québécois et réalisée à partir de moulages de main toute particulière. Les vers du poète précisent ainsi la charge symbolique des œuvres d’art et inversement, les sculptures d’animaux concrétisent les images suscitées par la poésie.
Si Patrick Boulanger joue avec les mots et Lynda Baril avec les matériaux, les deux semblent tenir le même pari: celui d’humaniser la bête, ou plutôt de montrer le caractère animal de l’homme. C’est sans doute la raison pour laquelle leur art se juxtapose harmonieusement bien. Lynda Baril, qui vit et travaille en Mauricie depuis plus de vingt ans, sculpte l’animal ou la bestiole en lui rajoutant à chaque fois une main humaine: cette main se transforme en écaille de poisson, remplace les cornes de l’orignal ou les ailes du papillon nocturne. La poésie de Patrick Boulanger trouve racine dans ces sculptures hybrides et arrive à personnifier l’animal par les mots. Pour prendre la forme du papillon, il suffit, selon le poète de «Faire de l’âme un pont suspendu entre deux corps».
Rares sont les recueils, comme La festive catastrophe, qui offre une si grande diversité d’images.
Patrick Boulanger a surtout réussi à reprendre, à chaque fois, le monde singulier de l’animal, à emprunter ses traits pour les décrire de manière inouïe. Le poète s’inspire de la toile de l’araignée pour faire naître des vers comme «Tisser des brouillards entre le jour et la nuit». Les termes descriptifs associés au poisson sont repris de belle façon: «Dans une peau iridescente / Séquestrer la liberté le miroitement des horizons / Remonter les horaires les rapides». Les vers du poète arrivent parfois à susciter des images aussi précises que les sculptures de Lynda Baril.
Du ciel vers la terre
Le poète tisse sa trame poétique sur un parcours ascendant – du ciel vers la terre – en présentant d’abord les animaux volants comme la papillon nocturne et la chauve-souris, jusqu’à ceux qui roupillent sur le sol, comme l’araignée ou la taupe.
Le poète termine sa trajectoire «Sous terre (La désintégration des maîtres)», qui constitue l’avant-dernière partie du recueil: «Ça fond sous les forges boueuses / Dans l’horrible utérus du monumental». Ce percutant bestiaire traite donc de cette lutte entre l’homme et son milieu, cette festive catastrophe qui se joue constamment, de l’espace aérien au piège de la terre. Le poète s’enlève finalement la tête du sable, dans la partie finale du recueil, et porte un regard critique sur sa réalité: «Se savoir le crâne difforme / Et s’entêter à porter la même tuque que tout le monde».
Cette trajectoire ascendante que propose le recueil n’est pas sans rappeler celle de l’humain, qui revient trop souvent à ses pulsions animales et primitives, comme le dit l’exergue: «Tous les êtres sont piégés Entre les griffes d’une seule bête». D’ailleurs, toute la démarche artistique de Lynda Baril repose sur cette même intention sociale. Sa recherche est fondée sur le cœur et inspirée du concept de «sculpture sociale» élaboré par l’artiste allemand Joseph Deus.
Le recueil de poésie : un objet artistique
Rares sont les recueils, comme La festive catastrophe, qui offre une si grande diversité d’images et une composition textuelle aussi dynamique. Chacun des poèmes est écrit sur un fond différent et thématique: le poème sur le corbeau semble écrit sur le pelage de l’animal, les vers qui mettent en scène le chevreuil sont juxtaposés à un fond qui rappelle l’écorce, parfois les sculptures de Lynda Baril apparaissent subtilement derrière les phrases poétiques. Le recueil devient ainsi un petit bijou artistique que l’on a envie de feuilleter.
Si les vers de Patrick Boulanger manquent parfois de dynamisme ou de finesse, le recueil vaut la peine d’être consulté, ne serait-ce que pour découvrir les créations singulières de Lynda Baril ou encore pour entrer dans un univers poétique laborieusement construit.
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Patrick Boulanger (poète), Lynda Baril (sculpteure)
La festive catastrophe
Éditions d’art Le Sabord
62 p.
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