
Jennifer Tremblay n’aurait pas pu choisir un meilleur moment pour la sortie de son roman Blues nègre dans une chambre rose publié au VLB éditeur; il arrive au début du mois de l’amour, mais semble tout désigné pour consoler les célibataires qui préféreront largement leur solitude à l’histoire passionnelle et destructrice qui nous est racontée.
L’auteure aux mille talents
Jennifer Tremblay, cofondatrice des Éditions La Bagnole, a marqué de sa griffe tous les domaines du champ littéraire: théâtre, poésie, nouvelle, albums pour la jeunesse. Elle a surtout conquis la critique avec La liste (Prix du Gouverneur général 2008, Prix Michel-Tremblay 2011, traduit en cinq langues), sa première création théâtrale dans laquelle une protagoniste récite ses tourments féminins et se questionne sur les plaies de la société.
Avec son Blues nègre dans une chambre rose, l’auteure remet en scène, avec autant de finesse, une intimité féminine. Cette fois, elle nous partage les pensées de Fanny Murray, une musicienne montréalaise, à la fois forte dans son quotidien, mais si fragile devant l’homme qu’elle aime, Bobo Ako. Ce célèbre chanteur blues, d’origine africaine, peut la manier comme une marionnette, orchestrer son humeur en un courriel, la faire basculer en un regard. Et pourtant, elle s’accroche au semblant de bonheur qu’il lui procure, si bien que le lecteur peut être agacé par la soumission volontaire de cette femme qui paraît pourtant brillante.
La passion monologuée
Cette histoire-passion, c’est Fanny qui nous la raconte à travers ses écrits intimes qu’elle adresse à son amant, mais qui ne la lira jamais. Elle relate leurs premières rencontres, leurs ébats amoureux et les moments de tendresse, mais ce que l’on retient surtout, c’est cette obsession maladive pour un homme trop souvent absent, ses espoirs tronqués et ses déceptions qu’elle ne compte plus et qu’elle pardonne chaque fois. «Dieu, je l’imagine un peu toi», dit Fanny à son amant; c’est donc dire l’admiration malsaine qu’elle porte pour son homme.
L’écrivaine reprend brillamment le célèbre dicton qui dit que «l’amour n’est pas toujours rose».
L’œuvre se divise en trois carnets, trois moments de sa vie dans lesquelles elle ressasse les mêmes histoires, les mêmes souvenirs. Voilà une belle façon qu’a trouvée l’auteure de montrer que le temps passe, mais que l’amour ne prend pas une ride. On se cantonne dans les pensées cycliques de la narratrice – qui peuvent parfois paraître redondantes. La musicienne nous partage aussi ses façons, toujours vaines, d’oublier ce Bobo Ako. Elle couchera avec des hommes qui lui ressemblent, mais ne le retrouvera jamais à travers eux. Elle se recueillera aussi dans un couvent pour se purifier de cet amour qui la tue à petit feu. Or un simple courriel de la part de l’élu lui fera perdre tous ses moyens.
L’écriture mesurée, mais l’amour de la démesure
S’il est question d’amour sans fond et sans raison, la narratrice s’exprime pourtant dans un style tout en nuance et d’une grande simplicité. D’ailleurs, l’auteure a souvent été félicitée pour ne pas créer des effets de styles inutiles et prend soin de ne pas tomber dans un lyrisme agaçant. Or, il me semble que la femme passionnée qu’elle met en scène agit selon ses pulsions et n’a rien de rationnel. J’aurais aimé retrouver une écriture fidèle à sa personnalité, une expression colorée de sa spontanéité, de son désespoir ou de son attente interminable.
À l’inverse, certains trouveront certainement que cette manière d’écrire est efficace et agréable à lire. En effet, le roman d’amour-passion de Jennifer Tremblay se lit rapidement; les événements se multiplient et se ressemblent, mais coulent de manière très fluide. Il reste, je le répète, que l’écriture mesurée qui apparaît dans l’œuvre détonne du tempérament flamboyant de la narratrice.
La richesse des contrastes
Jennifer Tremblay s’est amusée à créer des contrastes dans son œuvre qui me paraissent ingénieux: la musique blues et les festivités côtoie la solitude et la douleur et les nombreuses scènes sexuelles s’avoisine à des réflexions religieuses. La narratrice aime d’ailleurs le contraste des corps: «La femme blanche qui n’a jamais goûté un Nègre en jeans, chemise rose, parfum suave de terre et d’épices n’a jamais rien goûté, c’est ce que je dis à mes amies, si vous n’avez pas fait l’amour avec un beau Nègre parfumé, aussi bien dire que vous n’avez jamais fait l’amour».
Comme le titre le dit, Blues nègre dans une chambre rose propose une riche palette de couleurs à la fois sombre et colorée qui décrit la tristesse et le bonheur, la passion et la destruction. L’écrivaine reprend ainsi brillamment le célèbre dicton qui dit que «l’amour n’est pas toujours rose»…
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Blues nègre dans une chambre rose
Jennifer Tremblay
VLB éditeur
184 pages
Parution: 26 janvier 2015



