Chronique d’une citoyenne du monde: À chacun son carnaval

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Photo: Mathieu Plante
Photo: Mathieu Plante

C’est le septième mois du calendrier arabe, Ramadan n’est plus qu’à deux lunes, la fin de saison des magfouls est arrivée. Bruits de musiques et odeurs alléchantes sont au rendez-vous pendant des semaines.

Magfouls, ce mot magique qui faisait mon mois. Non que je sois une fervente adepte de fêtes, mais pendant cette période de l’année, la maison de ma grand-mère se transformait en une salle de festivités des plus dignes. Vous l’aurez alors compris, magfoul est une fête où l’on fait ses adieux aux festivités, afin d’accueillir le mois sacré avec humilité.

Loin d’être uniquement une période de fêtes et de jouissances, le carnaval est ce moment magique où les lois sociales s’abolissent et les frontières s’évanouissent.

Ma grand-mère avait une maison immense, avec des murs en plâtre sculpté et de très hautes portes décorées d’arabesques. Le moucharabié des fenêtres ajoutait une note féérique à ce décor des Mille et une nuits. Il est tout à fait logique que toute personne voulant organiser un magfoul et impressionner ses invités choisisse cette demeure, que ma grand-mère cédait avec grâce. Et moi, je ne suis plus une invitée, je suis parachutée dans le rang des maîtres de demeure.

La préparation commence dès le 12e mois du calendrier, juste après la fête du sacrifice du mouton. Par coutume, les foyers font saler et sécher une partie de la viande (ce qui donne une viande fumée à la marocaine). C’est cette viande-là qu’on utilise pour préparer le fameux couscous pour la fête dont il est question. D’ailleurs, c’est ce couscous qui donne son nom magfoul à la fête.

Tout le quartier doit contribuer au repas. Vous n’avez qu’à vous imaginer le septième mois de l’année (toujours du calendrier lunaire ou arabe) à faire le tour des maisons. Un porte-à-porte à but non lucratif, afin de récupérer un morceau de viande qui doit forcément venir du mouton que vous avez sacrifié le douzième mois de l’année passée.

Une fois la collecte terminée, il ne reste plus qu’à trouver une vieille dame qui connaît bien la traditionnelle recette du plat mystérieux. Voyez-vous, c’est une recette qui se transmet de mère en fille, un secret gardé précieusement de génération en génération. Musique, chant, danse… la règle d’or est qu’il faut s’amuser, oublier le quotidien éreintant, et faire le carnaval le temps d’un après-midi.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous parle de ça. Eh bien, sachez que cette période-ci est celle des carnavals, de Rio de Janeiro en passant par Québec. Le mien ne se passait pas toujours la même année, si l’on suit le calendrier chrétien. Le magfoul est tributaire du calendrier arabe, dont les mois suivent la lune. Comme les calendriers lunaire et chrétien sont décalés de 13 jours par année, le magfoul peut être célébré l’hiver comme l’été.

Mais revenons à cette tradition de célébrer le mois du jeûne, ou plus exactement, faire un au revoir à la nourriture avant la privation. Il s’agit d’une tradition «liée aux cycles saisonniers et agricoles», qui se déroule entre l’Épiphanie (qui marque la fin des fêtes de Noël) et le Mardi gras (qui marque le début du carême). Bien que le mot carnaval ne soit apparu dans la langue française qu’en 1549, cette fête tire ses origines de célébrations antiques grecques et romaines.

Comme toute coutume qui suit les changements générationnels, le carnaval est devenu une période pour faire la fête et se permettre ce qu’on se refuse le reste de l’année. Ainsi, à Venise, les gens sortent dans les rues embellis de masques pour que personne ne reconnaisse l’autre. Qui n’a pas entendu parler de ces fameux masques, confectionnés à la main et enjolivés de motifs et de broderies?

Loin de servir uniquement d’ornement, ces masques permettent de changer l’ordre social. Les riches se transforment en pauvres, les démunis en fortunés, les vieux en éphèbes et les jeunes en doyens. Désormais, on peut être qui on veut, car le temps d’un carnaval, les lois sociales s’abolissent et les frontières s’évanouissent.

Le carnaval de Venise n’est pas le seul où les festivités transcendent le caractère récréatif pour former une signature particulière du pays. Mentionnons le carnaval des Noirs et Blancs de San Juan de Pasto en Colombie, classé patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, qui serait un autre exemple. Ce carnaval témoigne de la fusion culturelle entre les Noirs, les Blancs et les Indigènes. Si personnellement, je peux le résumer, j’emprunterais le titre d’une chanson de Ricky Martin, Rasa de mil colores: la terre aux milles couleurs.

Un morceau de viande par foyer, d’un pâté de maisons à l’autre, on passait des mois à ramasser ce qui va construire le repas du magfoul, fête ultime d’avant ramadan.

Québec ne sort pas de cette tradition. En effet, chaque février, la belle ville accueille le festival hivernal incontournable de l’année. Vous ne serez pas surpris si je vous dis que cette tradition vient de l’Europe: il fallait quand même que la Capitale nationale fête aussi la privation du carême. Le premier Carnaval a vu ainsi le jour en 1894. Mais il a fallu attendre jusqu’en 1955 pour que l’évènement tel que nous le connaissons aujourd’hui devienne une coutume.

Alors où que vous soyez, profitez de cette période de l’année et embarquez dans la féérie du carnaval.

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