Cinéma d’aujourd’hui: Léviathan / The Imitation Game

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Левиафан (Léviathan)

«T’as aucun droit. T’en a jamais eu.»

Film d’une percutante charge tragique, Léviathan nous présente le récit d’un garagiste victime de jeux de pouvoir qui le dépassent dans une Russie toujours profondément marquée par la corruption et le clientélisme. Abordant avec intelligence les thèmes de la liberté, de la justice et du fatalisme, le film d’Andreï Zviaguintsev ouvre à réfléchir, malgré sa distance, sur la difficile cohabitation des hommes et sur les limites du droit face au pouvoir des intérêts particuliers.

Pour mettre en scène cette lutte individuelle contre le monstre étatique, Zviaguintsev a su s’entourer d’acteurs au jeu franc et direct, tous capables de maintenir le drame sans pour autant se dramatiser. Le duo Serebryakov (Kolia) et Vdovitchenkov (Dmitri) se montre à ce niveau formidable, enchaînant sans essoufflement les scènes de camaraderie (bien arrosée) aux scènes d’épreuves et d’échecs, toujours dans le respect du réalisme. En prenant le risque de jouer des émotions imparfaites (des colères et des pleurs mal «vécus» par les personnages), l’ensemble de la distribution parvient ainsi à donner sa substance à un scénario voulu lui-même sans débordements, malgré sa profonde teneur tragique.

C’est dans ce scénario précisément que peut s’apprécier toute la finesse de l’œuvre. Enchevêtrement brillant par sa fluidité et par ses parallèles, celui-ci parvient, à partir d’une simple histoire d’expatriation, à construire une véritable catastrophe humaine dont on ressort inévitablement la pensée affaiblie. En maîtrisant parfaitement le mécanisme de la cause et de l’effet, Zviaguintsev réussit à fonder chaque mouvement du récit à l’aide d’une logique implacable, ce qui nourrit chez le spectateur le sentiment d’un cours inexorable des événements duquel les personnages ne peuvent s’échapper. Avec une froideur presque mathématique, le film «coule» ainsi pour finalement aboutir sur une fin sournoise, très habile, laissant sur une impression marquée de déjà-vu et d’impuissance.

S’il n’est jamais agréable de se faire rappeler l’imbrication profonde de la corruption au cœur même des sphères du pouvoir et du droit, ce mal se révèle pourtant nécessaire pour contenir les dérives qui ont trop souvent anéanti la vie de particuliers. Léviathan s’avère à cet effet un puissant coup de masse, dont on ne peut souhaiter au spectateur qu’un lent rétablissement.

The Imitation Game

« I’m afraid these men will only slow me down. »

Film biographique portant sur les travaux effectués par le mathématicien Alan Turing durant la Deuxième Guerre mondiale, The Imitation Game est un appel à la tolérance qui emprunte très librement au genre historique pour mettre en forme son message. Sans être un film de guerre ni un film historique à proprement parler, l’œuvre de Mortem Tyldum constitue un divertissement large public satisfaisant, sans toutefois innover en son genre.

Bien que gravitant autour du caractère particulier de Turing (Benedict Cumberbatch), le film ne doit pas être abordé comme une étude biographique du mathématicien. Ajoutant plusieurs éléments de fiction au contenu de l’ouvrage dont il est tiré (Alan Turing: The Enigma), le scénario sert avant tout de prétexte à la mise en scène d’une personnalité abondamment exploitée au cinéma depuis quelques années, celle du génie mésadapté. Sur ce point, il faut admettre que l’écriture du personnage de Turing et son interprétation remplissent parfaitement la commande. Cumberbatch, sans sortir de sa zone de confort (lui qui joue un Sherlock légèrement autiste dans la série télévisée Sherlock), offre une performance remarquable, sachant camper à merveille les maladresses et les incompréhensions caractéristiques de ceux qui vivent en marge des codes sociaux.

Au-delà de l’intérêt que suscitent le personnage et les interactions de Turing avec ses pairs, le film affiche quelques manques qui en atténuent malheureusement le contenu. Limité à des évocations rapides et parfois confuses sur le fonctionnement d’Enigma et de «Christopher», le scénario laisse l’impression d’avoir escamoté le complexe pour garantir l’accessibilité au public. Les esprits curieux du détail historique ou scientifique vivront ainsi quelques déceptions. Une autre lacune de l’œuvre se situe dans le grossissement de son message. S’il est toujours à propos de défendre la différence et d’en souligner les retombées bénéfiques pour l’ensemble du corps social, le film tombe malheureusement à plusieurs moments dans des effets mélodramatiques qui viennent presque invalider son contenu. En mettant trop en évidence les conclusions que le spectateur doit tirer de son visionnement, le film verse ainsi dans des formules et des mécanismes clichés qui en perdront plusieurs.

Malgré ce manque de nuances qui auraient pu faire de The Imitation Game un vrai bon drame historique, on peut toutefois se réjouir de voir cette valorisation de la différence portée par un film à gros budget, ce qui semble signaler une ouverture des marchés pour ce type de réflexion.

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Prochainement au Cinéma Le Tapis Rouge:

Gett: Le procès de Viviane Anselem de Ronit & Shlomi Elkabetz (à partir du 6 mars – drame biographique et social sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs lors du Festival de Cannes 2014)

Les Lions de Cannes (le 6 mars – Les initiatives publicitaires les plus marquantes de 2014 rassemblées en un visionnement de 2 heures.)

Les nouveaux sauvages de Damian Szifron (à partir du 10 mars – Comédie argentino-espagnole ayant fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes 2014 et nommé aux Oscars 2015 pour meilleur film en langue étrangère)

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