Home Chroniques La petite ténébreuse: La conférence de Wannsee ⎯ Quand l’horreur prend vie

La petite ténébreuse: La conférence de Wannsee ⎯ Quand l’horreur prend vie

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Je suis la fille qui aime les choses glauques, tordues et étranges. Quand je voyage, je prévois toujours une visite de cimetière. Évidemment, les pans sombres de l’histoire sont devenus ma spécialité avec les années. Pour cette nouvelle chronique au Zone Campus, je mettrai en lumière des évènements historiques étant généralement enfouis très profondément dans un sombre sombre placard.

Cette semaine marquera le triste anniversaire de la Conférence de Wannsee. Le 20 janvier 1942, dans un quartier privilégié de la ville de Berlin, en Allemagne, 15 importants dignitaires nazis et Officiers SS se sont réunis pour discuter de la «solution finale à la question juive». Il ne faudra qu’à peine une heure trente minutes pour sceller le sort des Juifs d’Europe et mettre en branle leur déportation vers les camps de concentration et d’extermination de Pologne.

À cette époque, le parti Nazi est au pouvoir depuis près de dix ans et la Seconde Guerre mondiale fait rage. Depuis 1939 déjà, les exterminations de Juifs et autres indésirables au Reich sont commencées de façon non officielle. Le seul problème pour les nazis: leurs méthodes ne sont pas exportables vers une extermination de masse.

Les Juifs sont principalement éliminés par balles et les bourreaux se retrouvent face à deux problèmes. Premièrement, il est difficile de se débarrasser des corps discrètement. Les pelotons d’exécution sont tout sauf discrets et les fosses communes laissent des traces. Deuxièmement, les soldats qui exécutent les ordres deviennent rapidement non fonctionnels et leur état psychologique se détériore. Les dirigeants n’ont pas prévu que les soldats flancheraient du côté émotionnel. Entraînés et le cerveau bien lavé, les nazis ne sont pas censés avoir de faille. Lorsque le Général Heinrich Himmler, bras droit d’Adolf Hitler, se retrouve lui-même nauséeux devant une exécution en règle, il réalise l’ampleur de la tâche et se met à réfléchir à des solutions plus «humaines» pour ses hommes.

Vers les camps d’extermination

Himmler organise la conférence de Wannsee, sans toutefois y assister. Il envoie des invitations à différents dignitaires des ministères allemands, tels que le ministère de l’Intérieur et la Gestapo (la police secrète d’État). Pour présider la conférence, Himmler envoie son assistant, le Général Reinhardt Heydrich, chef des services de sécurité du Reich.

Heydrich est connu pour son tempérament bouillant. Expéditif, il insiste pour boucler la conférence en très peu de temps. Les participants sont avertis, d’entrée de jeu, que la conférence doit rester plus que confidentielle. Certains participants ne sont pas très chauds à l’idée d’éliminer les Juifs froidement. Ils souhaitent plutôt les déporter d’Allemagne. Devant la réticence de certains, Heydrich, aidé de son adjoint, Adolf Eichmann, tourne autour du pot en évitant soigneusement de parler d’extermination. Le terme de l’évacuation est privilégié. Voyant que la conférence n’avance pas assez rapidement, Heydrich en vient finalement au fait: Les Juifs doivent disparaître et vite.

Il évoque à ses collègues les premières tentatives d’utilisation de gaz pour «évacuer» les gens. Certains ne sont même pas encore au courant de ces expériences. Encore une fois, l’état psychologique du soldat est abordé, car les premières chambres à gaz sont de simples camions munis d’un dispositif reliant les gaz d’échappement à l’arrière. Le dispositif, bien qu’efficace, a un effet secondaire plutôt inusité: les cadavres en ressortent roses. Les soldats refusent de les vider. Cette méthode est donc rapidement abandonnée.

Les dirigeants n’avaient pas prévu que les soldats flancheraient du côté émotionnel. Entraînés et le cerveau bien lavé, les nazis ne sont pas censés avoir de faille.

C’est après ces expériences que les camps d’extermination sont orchestrés. Bien que surpris et ébranlés, certains participants acceptent sans broncher l’existence des camions. La surprise sera plus difficile à prendre lorsqu’ils apprennent que le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, situé dans le sud de la Pologne, possède déjà des chambres à gaz et des fours crématoires qui permettent l’élimination complète des corps. Les chambres à gaz sont en fonction depuis quatre jours lorsque la conférence a lieu…

Une disparition évitée

Au tout début de la conférence, les participants ont reçu l’ordre d’éliminer toutes traces de leur participation. Le procès-verbal a été brûlé ainsi que le registre des participants. Cependant, une copie a survécu dans les archives de Martin Luther, sous-secrétaire au Ministère des Affaires étrangères. C’est grâce à ce précieux document, découvert en 1947, que la Conférence de Wannsee a été révélée au grand jour. En 1942, les participants ont vu cette conférence comme une simple réunion dans leur agenda serré. Peu se sont souciés des répercussions. Finalement, aucune décision n’y a été prise.

Il est troublant de réaliser comment la vie de milliers de personnes n’était qu’une banalité pour les nazis. En 90 minutes, le grand réseau des camps de concentration et d’extermination nazis s’est déployé officiellement. Les trains se sont dirigés vers l’Est de l’Europe et les funestes passagers ne représentaient rien de moins que des insectes indésirables à se débarrasser.

Il est difficile, 73 ans plus tard de véritablement sentir la portée de cette conférence. Il est d’autant plus difficile, pour une petite ténébreuse comme moi, de se retrouver les deux pieds à même le sol du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau…la suite lors du prochain numéro !

Pour en savoir plus: Le film Conspiracy (2001)du réalisateur Frank Pierson relate la conférence en temps réel.

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