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La plume de travers : Patrice Desbiens

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La plume de travers : Patrice Desbiens
Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.
Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

Encore une fois cette semaine, j’ai décidé de me faire plaisir. En effet, ma nouvelle chronique littéraire portera sur l’un de mes auteurs favoris. Pour moi, le poète Patrice Desbiens fut une véritable révélation, un vent de fraîcheur littéraire. Alors, accrochez un café noir de cantine ou une grosse bière, et préparez-vous pour une poésie brute, candide et entachée de lumière. 

Patrice Desbiens, poète du Canada francophone

L’auteur Patrice Desbiens. Crédit : Voix D’ici.

Contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, Desbiens n’est pas un auteur québécois. Il est né à Timmins, en Ontario, comme une goutte française dans un océan anglophone. Ce rapport minoritaire de locuteur menacé est bel et bien présent tout au long de l’œuvre de Desbiens. Pensons à L’Homme invisible/The Invisible Man, un recueil bilingue publié en 1981 aux éditions Prise de Parole. Dans ce livre, les pages de gauche et celles de droite racontent la même histoire. Cependant, les premières sont écrites en français et les secondes en anglais.

« L’homme invisible est né à Timmins en Ontario. Il est Franco-Ontarien. / The invisible man was born in Timmins, Ontario. He is French-Canadian.
[…]
L’homme invisible a tellement besoin de la chaleur de Katerine. Il a attendu si longtemps pour ce moment.
Il a besoin d’une femme. Il a besoin d’un pays. Les deux le laissent tomber.
[…]
The invisible man had a woman. Now he can’t even remember her name.
The invisible man had a country.
Now he can’t even remember its name. »

– l’homme invisible / the invisible man, Patrice desbiens, 1981, éditions prise de parole

Le plus fascinant c’est que selon la langue utilisée, les pages présentent de légères variantes. De cette façon, Patrice soutient que notre vision du monde dépend de la langue avec laquelle il est possible de l’interpréter. L’auteur n’a pas besoin d’élaborer une thèse argumentative en faveur de la préservation de la langue française en dehors des frontières québécoise. Non, plutôt, il laisse à son lectorat le goût de cette différence et l’idée d’une singularité dans la prise de parole francophone.

L’Ontario français, un mal de vivre

Le poète Patrice Desbiens. Crédit : Le Devoir.

Dès ses débuts, Desbiens abordait la difficulté d’être issu d’une minorité francophone au Canada anglais. Sans concession, mais sans défaitisme non plus, il est l’un des plus grand marqueur de l’identité littéraire franco-ontarienne. Pourtant, même si Desbiens finira par aller vivre au Québec au courant des années 1980, n’allez surtout pas lui dire qu’il est un poète de la belle province! Il refuserait férocement l’étiquette!

« je vis à toronto ontario
j’ai un larousse de poche
avec 32 000 mots.
je trébuche sur ma langue.
ma langue se détache de
ma bouche.
elle se trotille, elle frémit
comme un chien mourant
sur la rue yonge. » – Patrice Desbiens, L’Espace qu’il nous reste, 1979, Éditions Prise de Parole

En effet, dès 1979, avec l’Espace qu’il nous reste, son premier recueil publié, Desbiens adresse sa relation trouble à la langue. Patrice Desbiens n’a rien d’un héro de la rectitude grammaticale. Il écrit la langue comme il la parle. En effet, il est plutôt un héraut d’une langue cabossée, une langue marginalisée et crue. Par contre, celle-ci ne manque pas de charme. Simplement, elle a la rude douceur d’une authentique couverture de grosse laine.

Patrice Desbiens, poète de la quotidienneté

Souvent, l’on boude la forme poétique. En effet, les réfractaires à cette forme littéraire la pensent trop complexes, lourde ou alambiquée. En somme, ils ont peur de ne pas tout comprendre, de faire face à des termes inconnus et hermétiques. L’on y préfère la prose narrative qui nous plonge plus aisément dans un univers connu et dans un récit fluide.

Cependant, je recommande à toutes celles et tous ceux qui ont peur des vers ceux de Desbiens. Car, sa poésie n’a rien d’un voile de lyrisme obscure. Elle est également narrative, souvent courte et rythmée, mais sans jamais manquer de richesse. En effet, Desbiens traite du quotidien, à l’aide des mots et du phrasé de tous le jours. Il peut insuffler autant de charme aux rues inhospitalières de Sudbury qu’Apollinaire le faisait pour Paris. Mais sans la structure classique et les termes cherchés au fond d’un dictionnaire.

Plus tard on se promène
on cherche un McDo mais
il semble qu’il y en a pas ici
encore.
Alors on sort l’Orange Crush
et les chips qu’on avait amenées
juste en cas et
considérant l’air rare mais
pur et la
nouvelle légèreté de nos corps
on fait l’amour
tandis que sur la Terre
on fait la guerre. » – Patrice Desbiens, En temps et lieux, 2007, Éditions L’Oie de Cravan.

Le recueil Sudbury de Patrice Desbiens. Probablement son meilleur ouvrage.

Chez Desbiens, l’artiste n’est pas nécessairement habité par l’angoisse métaphysique et le spleen romantique. Plutôt, il est ravagé par l’ennui, la solitude et l’incapacité à communiquer efficacement avec ceux et celles qui l’entoure. En effet, c’est souvent attablé à un bar, après quelques verres, que le poète se décharge des affres quotidiens. Mais il ne le fait pas comme une longue tirade mélancolique. Plutôt comme de brèves tranches de vie auxquelles il est tous possible de s’identifier.

Pour terminer, je souhaite recommander à toutes et tous la lecture du recueil Sudbury. C’est le plus grand incontournable de l’œuvre du poète. Dans ce livre, il traite de ses années de vie et de trouble à Sudbury. Mais il ne manque jamais de douceur pour cette ville pourtant difficile à aimer.

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